UNE REMISE A L'HONNEUR DE L'HISTORIE DU NARGUILE DE L'ART DE BOIRE LA FUMEE

LALLEMAND,ALAIN

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Vendredi 19 septembre 1997

Une remise à l'honneur de l'histoire du narguilé

De l'art de «boire la fumée»

Qui, de but en blanc, pourrait écrire plus de dix lignes sur le narguilé sans y glisser lieux communs ou rumeurs approximatives ?

Car le moindre des paradoxes attaché à cet objet, vieux de plus de trois siècles et nommé sans hésitation par le commun des mortels, est, d'une part, d'avoir été consciensieusement méprisé par la culture arabe moderne - voire gommé des études qui auraient pu s'y intéresser incidemment - et, d'autre part, regardé avec appréhension par un Occident qui n'était pas certain de bien comprendre la finalité de cet exercice.

Un anthropologue d'origine tunisienne vient d'opposer à ce silence une enquête minutieuse sur les suceurs de keriban, nom exact du tuyau flexible de un à trois mètres qui relie le fumeur au vase du narguilé, ce vase étant pour sa part dénommé bellâr, debbuzâ, zujêjé ou qidra.

MARIAGE DU FEU ET DE L'EAU

La première fumée dissipée concerne précisément le contenu réputé sulfureux du fourneau. S'il est commun d'enrichir la braise d'une résine bien connue mais proscrite par les conventions de Vienne, Kamal Chaouachi a écumé la planète pour découvrir la véritable nature du tabac à narguilé.

Son enquête l'a mené de la Chine à l'Afrique du Sud, de Tunis à Kaboul, pour rappeler que la consommation de base repose en principal sur un mélange de tabac et d'épices - le tabac «mielleux» dit mo'essel - ou de mélasse de tabac, dit jûrak.

Le jûrak serait alors constitué - c'est un exemple - de 50 % de mélasse, 30 % de tabac et 20 % d'épices et fruits émincés. Pas de quoi faire roussir une moustache de gendarme.

L'étude rapporte même que, si le monoxyde de carbone n'est pas filtré par le vase du narguilé, le passage de la fumée dans l'eau diminue la teneur en nicotine dans une proportion importante. Il en est de même pour les phénols.

Sans invoquer pour autant la caution de l'académie de médecine, Kamal Chaouachi ne peut dès lors que constater l'injustice faite à un objet central à bon nombre de cultures populaires : mépris, autocensure ou ignorance étouffent désormais ce mariage unique de l'eau et du feu. Mariage unique, mais exigeant en termes de loisirs : une «session» de narguilé dure en moyenne deux heures.

LE PRIVILEGE DU SULTAN

Par-delà la fumée, le temps s'échapperait donc lui aussi du long tuyau flexible, et peut-être est-ce là l'origine d'une incompréhension croissante entre les usagers de l'arguîla ou arkîla, et notre société de consommation.

Les Chinois ont résolu cette incompatibilité apparente. Chez eux , le narguilé s'est individualisé. A chacun sa pipe à eau, même si la consommation demeure groupée.

Mais la culture arabe, elle, persiste à reconnaître les vertus de la vie sociale créée autour du narguilé : pour les uns, il s'agit du rôle du sultan - le «superviseur» de la tablée, qui aura les honneurs de la première bouffée -, pour d'autres, le cérémonial du premier tour de narguilé (miri ), puis du second (thâni ), etc. (thelth pour le 3e, râb'a pour le 4e, chelheb - le «poil à gratter» - étant la 5e et dernière bouffée, celle qui vaut moins que rien). Jusqu'à plus soif. Jusqu'à l'extinction des feux. Et de la palabre...

L'ouvrage, unique en son genre, étant assez jargonnant et usant de circonvolutions aussi longues que le keriban dudit narguilé, nous recommanderons à nos lecteurs trop curieux de n'user éventuellement de la pipe à eau qu'après lecture. Pas avant...

A. L.

Kamal Chaouachi, «Le narguilé. Anthropologie d'un mode d'usage de drogues douces», éd. L'Harmattan, Paris, 1997, 266 pp.