Une tuerie qui appelle vengeance

LOOS,BAUDOUIN; KIESEL,VERONIQUE; AFP

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Vendredi 1er juin 2012

Syrie Le régime nie avec force toute responsabilité dans le massacre de Houla

Deux versions opposées. Irréconciliables. Ce qui s’est passé vendredi dans la petite ville de Houla – plus de 30.000 habitants dans la région de Homs, au nord de Damas – fait l’objet de recensions divergentes, mais une conclusion découle de ce vrai tournant dans la révolte syrienne : il y aura un avant-Houla et un après-Houla. Désormais, plus que jamais la vengeance sera recherchée dans un conflit que d’aucuns ont voulu communautariser.

Dimanche, le porte-parole du gouvernement syrien, Jihad Makdissi, a apporté la version officielle. « Nous réfutons totalement toute responsabilité gouvernementale dans ce massacre terroriste qui a visé les habitants et que nous condamnons dans les termes les plus sévères. »

Ce jeudi, l’enquête officielle était déjà close. « Des groupes armés ont tué des familles pacifiques », a annoncé le général Kassem Jamaleddine, affirmant que ces familles « avaient refusé de se soulever contre l’Etat et étaient en désaccord avec les groupes armés ». Il a assuré qu’« entre 600 et 800 hommes armés (…) venus de régions voisines de Houla ont commencé à attaquer la zone et les troupes gouvernementales. L’endroit où a été perpétré le massacre est une zone où se trouvent des groupes armés (…) les troupes gouvernementales n’y sont pas entrées ni avant ni après. »

Jihad Makdissi, dimanche, s’était fait analyste en ajoutant : « Le massacre n’était pas dans l’intérêt de l’Etat syrien. » Déduction de tous ces propos : des « terroristes » forcément sunnites ont froidement massacré 109 villageois sunnites, en majorité des femmes et surtout des enfants.

A l’ONU, qui dispose des rapports des observateurs internationaux qui sont allés sur place dès le lendemain, on reste toutefois dans le vague pour le moment, et on se contente de préciser que de « forts soupçons » existent quant à l’implication des miliciens pro-régime, les chabbiha.

Mais les témoignages d’habitants de Houla recueillis à diverses sources se révèlent accusateurs contre ces miliciens, connus depuis longtemps pour être des bandes chargées des basses besognes, très majoritairement composées d’alaouites, cette minorité religieuse dont le régime de Bachar el-Assad est issu.

Une équipe de la télévision britannique Channel 4 est entrée à Houla avec les observateurs onusiens. Le récit et les images du journaliste sont édifiants. Alex Thompson se voit assailli par la foule des habitants qui ne peuvent s’empêcher de hurler, comme il dit, « dans un mélange de soulagement, de choc et de colère ». Pour eux tous, aucun doute, les chabbiha ont été leurs bourreaux. Pire : ils désignent et nomment deux villages alaouites avoisinants, « Kabu et Felleh », à quelques kilomètres et captés de loin par la caméra, comme étant la base de départ des assaillants.

Le correspondant à Beyrouth du journal britannique The Guardian, de son côté, a réussi à joindre une famille de Houla par téléphone. Un enfant de 11 ans, rescapé du massacre raconte. Un récit très dur. « Ma mère a crié (aux hommes en arme qui demandaient à parler avec son mari, NDLR) “Que lui voulez-vous ?” Un homme barbu a alors tiré sur elle dans le cou. Ensuite, il a tué ma sœur Rasha qui a 5 ans, avec la même arme. Puis ils ont tiré sur mon frère, dans la tête et dans le dos. Ils ont alors tiré sur moi, ils m’ont manqué (…) J’ai mis du sang sur le visage pour qu’ils pensent que j’étais mort. »

Des vidéos postées sur YouTube content de pareils récits. Le journal Le Monde en a recensé plusieurs, admettant ne pouvoir garantir leur authenticité.

The Telegraph, à Londres, a également donné le témoignage recueilli par téléphone de Fawzia, une mère de quatre filles dont trois ont été assassinées ce jour-là. « Quand j’ai repris connaissance, j’ai trouvé mes filles mortes autour de moi. L’une d’entre elles avait une main coupée. Ma cousine et ses quatre fils avaient aussi été tués. Ma sœur et sa fille de six semaines étaient mortes. »

Un homme prend le téléphone, dit s’appeler Abou Jawfer. Il raconte comment il a transporté les corps mutilés. « Je ne peux oublier ce que j’ai vu à Houla, dit-il. Tous les détails, horribles, me reviennent sans cesse. Ce qui s’est passé est inimaginable. Ce n’est pas humain. »

Mais que s’est-il passé au juste ? Le régime a-t-il voulu faire un exemple pour tenter de dissuader une fois pour toutes la population de se révolter ? Ou est-ce qu’une milice de chabbiha a agi de sa propre initiative pour venger l’un des siens ou pour toute autre raison ? L’un des habitants de Houla, le seul s’exprimant en anglais, concluait ainsi son témoignage pour Channel 4 face caméra : « Ils nous ont massacrés. Quand tout ceci sera terminé, nous serons victorieux. Et nous irons là-bas. Nous tuerons leurs hommes, leurs femmes et leurs enfants, comme ils ont tué nos hommes, nos femmes et nos enfants. »

Que ces massacres aient ou non été instrumentalisés par le régime, la haine qu’ils ont nourrie mettra longtemps à s’apaiser. Très longtemps.

Deux diplomates également indésirables à Bruxelles

En même temps que l’ambassadeur Mohammad Ayman Jameel Soussan, deux autres diplomates syriens ont été déclarés mardi « personae non gratae » par la Belgique : il s’agit de Wael Saker et Safwan Bahloul. « Ces deux diplomates ne sont pas nécessairement les plus élevés dans la hiérarchie de l’ambassade, souligne Michel Malherbe, porte-parole des Affaires étrangères belges. Ils ont été choisis, selon nos informations, en raison de leur comportement vis-à-vis de citoyens syriens résidant en Belgique. Il y a eu en effet plusieurs cas d’intimidations et de menaces de Syriens en Europe et Belgique : les personnes visées étaient proches de l’opposition ».

Depuis plusieurs mois, des Syriens vivant en Belgique, dont le président du Comité belge pour soutenir la révolution syrienne, Hasan Addaher, ou A. Abdulsattar, qui collabore au groupe Facebook « La révolution syrienne de 2011 », ont reçu des appels téléphoniques menaçants particulièrement inquiétants. « Il disait qu’il savait ce que je faisais et que je devais arrêter tout de suite sinon la mort m’attendait », a témoigné un autre Syrien de Belgique dans De Morgen fin 2011.

Police secrète syrienne

Et si l’ambassadeur de Syrie est un diplomate de carrière, Wael Saker a un profil moins limpide. Le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders avait demandé qu’une enquête soit menée sur les actes d’intimidation menés à l’encontre de Syriens : elle a été confiée à la Sûreté de l’Etat, qui vérifie des allégations selon lesquelles M. Saker serait un officier de la police secrète syrienne. Il est accusé, rapporte l’EU Observer, d’avoir menacé plusieurs opposants et d’avoir conduit à vive allure une Mercedes noire immatriculée avec des plaques CD, fonçant vers la foule qui manifestait devant l’ambassade en février dernier, heurtant un homme à la jambe.

Wael Saker étant cependant lui aussi, comme l’ambassadeur, accrédité auprès de l’Union européenne, il ne peut être expulsé. Par contre, Safwan Bahloul, troisième secrétaire à l’ambassade de Syrie en Belgique, a reçu 72 heures pour quitter notre pays.

Parallèlement, une importante protection policière belge a été déployée autour de l’ambassade de Syrie à Bruxelles. « La Convention de Vienne, qui régit les usages diplomatiques, prévoit que le pays d’accueil soit responsable de la sécurité des missions diplomatiques déployées sur son sol, poursuit Michel Malherbe. C’est à notre pays qu’il revient d’assurer la sécurité des missions diplomatiques auprès de l’UE ».

Enfin, alors que les Pays-Bas avaient également déclaré « non grata » l’ambassadeur Soussan, qui est aussi accrédité chez eux, la Syrie a décidé d’expulser la chargée d’affaire des Pays-Bas en Syrie. Par contre, la personne qui, depuis le départ de l’ambassadeur de Belgique au début du printemps, défend les intérêts belges à Damas, est toujours en poste.

faits du jour

Les Américains haussent le ton

« Le massacre continuel d’innocents par des militaires et par des milices soutenues par le gouvernement et de plus en plus par l’opposition (…) pourrait se transformer en guerre civile », a dit Hillary Clinton, la secrétaire d’Etat américaine jeudi. De son côté, l’ambassadrice américaine aux Nations unies Susan Rice a évoqué « des actions hors du cadre du plan Annan et de l’autorité » de l’ONU si les divisions persistaient au Conseil de sécurité. (afp)

L’ALS se divise

Les rebelles combattant le régime syrien s’en sont pris jeudi à leur commandement à l’étranger, révélant au grand jour les divisions au sein de l’insurrection. « Personne n’a le droit de diffuser des communiqués, de prendre des décisions, ou de parler des opérations au nom de l’Armée syrienne libre autre que le commandement de l’ASL à l’intérieur de la Syrie », a affirmé le colonel Kassem Saadeddine, qui réagissait aux déclarations du colonel Riad Assaad, chef de l’ASL basé en Turquie, qui avait démenti l’existence d’un ultimatum lancé au régime. (afp)