UrbAgora, combien de divisions ?

MOREL,PIERRE

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Samedi 26 mars 2011

Urbanisme Enquête sur une ASBL « poil à gratter »

Depuis trois ans, l’ASBL UrbAgora, à travers d’innombrables dossiers, études et communications, s’est imposée dans le débat public sur les questions d’urbanisme. Au point d’en énerver certains qui s’interrogent sur ses compétences et sa légitimité. Portrait.

Qui sont-ils ? UrbAgora est née comme association de fait en septembre 2007 à l’initiative de François Schreuer, Liégeois de 29 ans, médiatisé par ses combats au sein des mouvements « Liège 2015 » et « Oui au tram, non à l’autoroute ». UrbAgora est devenue une ASBL en novembre 2008, avec 33 membres fondateurs. Aujourd’hui, elle compte 130 membres qui payent 15 euros de cotisation. Le conseil d’administration compte 14 membres, bénévoles : François Schreuer (président), Thomas Moor (vice-président), Jérémy Morel, Olivier De Wispelaere, François Bertrand, Nicolas Bomal, Mathilde Collin, Pierre Eyben, Noé Lecocq, Julia Luxen, Céline Paysan, Marie Schippers, Alain Vito, Raf Weijnjes. Pas mal d’architectes et ingénieurs, mais aussi des historiens, fonctionnaires, travailleurs sociaux ou… militaire de carrière. Moyenne d’âge en-dessous de 30 ans. Le CA se réunit une fois par mois. Les membres sont organisés en groupes de travail.

Que veulent-ils ? L’association veut avant tout « promouvoir un débat public sur les enjeux relatifs à l’urbanisme » (1) : « Nous voulons défendre la ville et le choix positif d’y habiter, expliquent-ils. Et dès lors, nous défendons l’offre d’un cocktail de mobilité qui permette la réduction de la dépendance à la voiture. On veut fabriquer de la ville. »

Sont-ils politisés ? « Il y a des militants encartés de… tous les partis chez nous. Mais le seul mandataire politique qui soit membre de l’ASBL, c’est Brigitte Ernst, conseillère communale Ecolo à Liège. » Membre du CA, Pierre Eyben est porte-parole national du Parti Communiste. Pour le reste, il serait bien délicat de trouver dans les publications de l’ASBL la ligne d’un parti en particulier.

Comment sont-ils financés ? On trouve sans peine les comptes de l’ASBL sur leur site (www.urbagora.be). Le budget était de 1.100 euros en 2008, 3.700 euros en 2009 et de 13.800 euros en 2010. Une hausse qui s’explique par le prix gagné lors du concours d’aménagement de la place Kuborn à Seraing (4.200 euros) et l’organisation de débats sur le tram (subventionnés par la Région). Le compte 2010 n’intègre pas encore un subside de 2.000 euros de la Ville de Liège. Les cotisations, dons et des activités payées (formations) offrent le gros des revenus.

Quelles ressources ? « C’est la débrouille : il est très difficile de se renseigner sur les projets d’urbanisme, d’obtenir des documents. Disons qu’on a quelques membres bien placés, qui préfèrent rester anonymes. » L’ASBL met à disposition de ses membres une large bibliothèque d’ouvrages d’urbanisme et une banque de données des projets liégeois.

Quelle compétence ? Nous voulions solliciter un regard académique sur l’ASBL mais les deux grands spécialistes des questions d’Aménagement du Territoire et d’Urbanisme à l’ULg, Jacques Teller et Philippe Hanocq sont… membres. D’autres compétences académiques sont présentes dans l’ASBL. « De toute façon, qu’on arrête avec ça : de la compétence, il en faut pour faire de la mousse au chocolat ! Il y a chez nous toutes sortes de profils et de compétences complémentaires qui travaillent sur un pied d’égalité. Pour susciter du débat, faut-il être un spécialiste ? »

Quelle légitimité ? « Nous estimons que le simple fait d’être citoyen de la ville nous légitimise. Les premiers experts, ce sont les habitants de la ville. Par ailleurs, beaucoup des experts légitimes, comme les fonctionnaires, s’expriment, eux, très peu : leur parole n’est pas libre. Dans toutes les grandes villes des pays voisins et à Bruxelles, des ASBL comme la nôtre existent. La Wallonie manque de culture du débat public. »

Quel avenir ? L’ASBL a sollicité de la Région sa reconnaissance comme Maison de l’Urbanisme et espère ainsi bénéficier à terme de subsides et d’employés à plein-temps.

(1)Toutes les déclarations sont attribuées collectivement aux dix membres que nous avons rencontrés ensemble.

Ce qu’ils pensent d’UrbAgora

Un débat assez vif a opposé récemment UrbAgora et l’échevin liégeois de l’Urbanisme Michel Firket (CDH) qui « ne voi(t) pas toujours avec quelle légitimité ils s’expriment sur toutes sortes de sujets parfois très complexes. » « Attention, la dynamique est intéressante, précise-t-il. C’est sain que des citoyens s’expriment dans un but constructif et de proposition. Mais attention à ne pas être surabondant par rapport aux outils de concertation et d’expression citoyenne qui existent. Je regrette parfois aussi qu’ils ne se renseignent pas directement auprès de moi sur certains dossiers avant de prendre des positions parfois légères. »

Le bourgmestre Willy Demeyer (PS) rappelle d’abord que l’ASBL reçoit un subside de la Ville. « C’est intéressant d’avoir des jeunes qui croient dans la ville. Qui y vivent et la défendent alors qu’elle a souvent été décriée, souligne-t-il. Ils amènent dans le débat un éclairage très urbain, et c’est positif. Mais ces militants de la ville doivent comprendre qu’on ne peut expurger celle-ci de son entourage ! Par ailleurs, je m’interroge sur leur compétence à délivrer des avis scientifiques. Leurs publications en ont le vernis, mais est-ce suffisant ? »

Ça l’est pour Christine Defraigne, présidente de la section Liège-ville du MR : « Moi, je n’ai pas besoin de demander leur CV quand je vois la grande qualité des documents qu’ils produisent ! Je ne suis pas toujours d’accord avec leurs analyses mais au-delà des différences d’opinion, à partir du moment où leur travail est à ce point fouillé, documenté, argumenté, on ne peut qu’écouter cette voix citoyenne. Qu’ils soient un poil à gratter pour le pouvoir en place, c’est par ailleurs évident mais c’est sain pour le débat contradictoire. Et puis, en tant que Liégeoise, leur démarche militante pour le vivre en ville ne peut que m’intéresser. »

La députée wallonne Écolo Veronica Cremasco faisait, elle, partie des membres fondateurs de l’ASBL. Elle en a démissionné en devenant députée, « pour éviter tout conflit d’intérêts. » « Mais j’assume : je trouve ça génial qu’une ASBL s’empare des questions urbaines et crée le débat, dit-elle. À Bruxelles, plusieurs associations de ce type existent et je peux vous dire que le débat urbain y est d’une qualité inconnue en Wallonie. Ils en dérangent certains, sans doute, mais incontestablement, ils enrichissent le débat. »

Fonctionnaire-délégué de la Région, André Delecour instruit la plupart des demandes de permis de grands projets urbains. « Qu’on anime le débat, qu’on soit un caillou dans la chaussure, c’est intéressant, souligne-t-il. Mais je suis parfois inquiet d’entendre des positions très tranchées d’UrbAgora avant même les enquêtes publiques ou études d’incidences. Il s’agit aussi de veiller à ne pas nuire, quand on réclame le débat public, aux espaces de débat démocratique qui existent dans la législation et qui sont parfois sous-utilisés. Sinon, on peut vite sombrer dans la démagogie. »