VERBEKE REPREND LES FILS D'EUROMOTTE DE VERBEKE A VERBEKE:UNE SAGA DE DIX-HUIT MOIS

DETAILLE,STEPHANE; BRENY,RENE

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Lundi 27 novembre 1995

Verbeke reprend les fils de l'affaire Euromotte

La société Euromotte de Mouscron est cédée à EM Filatures, filiale du groupe textile Verbeke. Fin d'un long suspense.

Le feuilleton aura duré dix-huit mois. C'est vendredi soir à Mouscron qu'ont été passés les actes officialisant la cession des actifs de la société Euromotte - déclarée en faillite en 94 - à EM Filatures, filiale à 100 % du groupe textile Verbeke. Un dénouement qui aura été à l'aune de cette interminable saga puisqu'il aura fallu près de six heures pour venir à bout de cette ultime... formalité. Un dossier clôturé sur le fil : lassée par les atermoiements de Filip Verbeke, désigné comme repreneur par la cour d'appel de Mons en juin dernier, la curatelle l'avait sommé de mettre l'argent sur la table pour ce vendredi 24 novembre, dernier délai, faute de quoi elle s'autorisait à examiner d'autres offres ou à envisager d'autres formes de réalisation.

Filip Verbeke avait-il pu réunir tous ses concours financiers dans les temps ? A son arrivée à Mouscron, vendredi après-midi, l'intéressé avait lui-même rassuré le quarteron de délégués syndicaux qui faisaient le pied de grue devant l'étude du notaire mouscronnois : tout, disait-il, était désormais en ordre. Mais on avait appris, depuis longtemps, à ne plus jurer de rien dans cette affaire : la veille au soir, Filip Verbeke en était encore à discuter avec les représentants de la Région wallonne, laquelle avait été à deux doigts de reconsidérer sa participation au montage financier sur lequel reposait l'offre d'EM Filatures.

Tout se sera donc joué durant les derniers jours - sinon les dernières heures - qui précédèrent la date-butoir, la Région wallonne confirmant finalement une intervention financière à laquelle les banques avaient elles-mêmes subordonné leurs ouvertures de crédits. En fait, la Région wallonne - suivant en cela les recommandations de la Commission européenne - ne fera rien d'autre que de réinjecter dans EM Filatures une somme correspondant aux créances qu'elle aura (laborieusement) récupérées sur la faillite d'Euromotte, société dans laquelle la Sowagep détenait une participation minoritaire (25 %). Soit un total de 75 millions (30 millions en capital, 45 millions en prêt) assorti d'une garantie supplétive couvrant 50 % des fonds avancés par les banques (40 millions pour la G-Banque, 108 millions pour la SNCI). Le groupe Verbeke, lui, s'était déjà acquitté de la part qu'il s'était dévolue dans le montage financier : le 9 juin dernier, sa filiale EM Services avait investi 31 millions dans l'augmentation du capital d'EM Filatures à laquelle elle avait en outre octroyé un prêt de 45 millions. Bref : tout, en effet, était en ordre vendredi soir, à l'heure où Filip Verbeke signait les actes qui, pour de bon, renvoyaient l'ex-Euromotte dans le giron d'un groupe que la filature mouscronnoise n'avait jamais vraiment quitté (voir par ailleurs).

SIT OT REPRISE,

SIT OT RESTRUCTURÉE

Sans doute la nouvelle n'aura-t-elle qu'à moitié rassuré les 230 travailleurs encore occupés sur le site : peu avant la mi-novembre, en effet, Filip Verbeke - encore coiffé de sa casquette d'administrateur provisoire d'Euromotte - présentait à la Région wallonne un plan de rationalisation censé adapter l'outil à une situation conjoncturelle défavorable. A la lumière déprimante des résultats enregistrés par Euromotte depuis le début du second semestre, ce plan préconise notamment la diminution des frais commerciaux, la mise en location d'une partie des bâtiments, une réduction de la production (de 14 à 8 tonnes/jour) et une concentration de l'activité sur 2 des 4 lignes existantes (tout en conservant une certaine flexibilité puisque le taux de charge maximum pourrait, à tout moment, revenir à 13 tonnes/jour). Le groupe souhaite aussi diversifier la filature dans la production de fils techniques destinés aux secteurs de l'ameublement et de l'automobile.

L'emploi ? Filip Verbeke répète qu'il tiendra la promesse qui avait pesé lourd dans son offre de reprise : il reprendra 200 personnes. Son plan de restructuration, cependant, prévoit un roulement chômage au-delà de 135 postes de travail et plaide pour une compression salariale de 12 à 17 millions. A la Région wallonne, Filip Verbeke a fait valoir que les effets de toutes ces mesures - conjugués à la stabilisation du prix des matières premières - pouvaient être estimés à 80 millions : de quoi dégager, dit-il, un cash-flow annuel total de 40 millions alors que les simulations effectuées sur base du taux de charge actuel indiqueraient un déficit approchant le même montant. Ce plan de restructuration a obtenu, semble-t-il, l'aval de la Région wallonne et des banquiers. Mais pas encore la bénédiction du front commun syndical avec lequel les discussions ont débuté récemment : pour l'heure, les syndicats se déclarent hostiles à toute baisse de salaire mais laissent la porte ouverte à toute négociation permettant une amélioration de la viabilité de l'entreprise. Une réunion paritaire devrait être programmée prochainement : elle sera suivie d'une assemblée générale des travailleurs.

STÉPHANE DETAILLE

De Verbeke à Verbeke : une saga de dix-huit mois

A certains égards, cet épilogue est aussi un retour à la case départ. Non seulement parce qu Filip Verbeke redevient propriétaire de la filature qu'il dirigea jusqu'à la faillite survenue en juillet 1994 mais surtout parce qu'il retrouve ainsi l'usine de ses propres débuts : c'est à Mouscron, avec la reprise des anciens établissements Motte, que Filip Verbeke a jeté les bases d'un groupe qui, par la suite, allait alpaguer dans ses tentacules une kyrielle d'entreprises du secteur. C'était en 1982 : il avait tout juste 27 ans. Certains ont d'ailleurs rappelé cette émolliente genèse pour expliquer la détermination que Filip Verbeke mit à récupérer un bien dont il ne fut plus, dix-huit mois durant, que l'administrateur provisoire. Lui-même surbodorait les effluves mesquins d'un vieux réglement de comptes dans l'acharnement que la société renaisienne Utexbel mit à lui contester cette reprise : c'est qu'il ne s'était pas fait que des amis parmi les plus durs des textiliens flamands à l'époque où il présidait encore la commission sociale de la Febeltex, la fédération patronale du secteur.

Après la faillite d'Euromotte - dans laquelle Filip Verbeke avait investi 1,1 milliard depuis 1988 -, trois candidats repreneurs se manifestèrent auprès des curateurs : La Herseautoise (que ses détracteurs présentaient déjà comme un oiseau pour le chat), Utexbel et EM Filatures, une filiale spécialement créée par le groupe Verbeke. Mais la situation ne se décanta qu'en décembre, avec la faillite d'Eurofibre, Eurotops et Eurofil, les trois satellites d'Euromotte vers lesquelles Verbeke avait transféré l'outil de production de la filature. La Herseautoise se retira alors sur la pointe des pieds, laissant les deux autres se disputer une reprise pour laquelle ils solliciteraient toutes les ficelles de la procédure. Soutenu par les travailleurs d'Euromotte, le groupe Verbeke tint d'emblée la corde : il mettait 175 millions sur la table et s'engageait à reprendre sur-le-champ l'ensemble du personnel. En face, Utexbel offrait 135 millions et n'envisageait la réembauche, à court terme, que de 90 des 230 travailleurs. Seulement voilà : l'offre de Verbeke était tributaire d'une intervention de la Région wallonne qui attendrait longtemps le «nihil obstat» de la Commission européenne devant laquelle Utexbel avait aussitôt déposé plainte, estimant qu'il s'agirait là d'une aide étatique incompatible avec l'article 92 du Traité de Rome.

On crut cependant l'affaire entendue lorsqu'en février dernier, le tribunal de commerce de Tournai confia la reprise d'Euromotte à EM Filatures. C'était compter sans le jusqu'au-boutisme d'Utexbel qui solliciterait vainement du tribunal des référés de Namur qu'il s'oppose à l'intervention de la Région wallonne. Ce contre-temps supplémentaire allait toutefois empêcher EM Filatures de rassembler ses concours financiers dans les délais fixés par le tribunal tournaisien dont le jugement devenait dès lors caduc. C'était alors au tour de... la curatelle d'introduire un recours contre cette clause de caducité devant la cour d'appel de Mons : les curateurs estimaient en effet que la complexité du montage financier ne pouvait s'accomoder d'un délai aussi bref (un mois). En juin, les magistrats montois allaient leur donner raison et confirmer la reprise d'Euromotte par le groupe Verbeke désormais seul en piste : quelques jours plus tôt, en effet, Utexbel avait savoir qu'elle arrêtait les frais... Le reste n'était plus, en principe, qu'une affaire de semaines. Or, il fallut encore six mois pour voir le bout du tunnel : le temps que mirent les filiales françaises du groupe Verbeke à s'acquitter des dettes qu'elles avaient contractées auprès d'Euromotte. Et dont la curatelle attendait le remboursement pour régler les créanciers de la filature faillie... au nombre desquels figurait la Région wallonne bien décidée à ne réinvestir dans EM Filatures que les sommes qu'elle aurait effectivement recouvrées par ce biais. Mis au pied du mur par les curateurs, Filip Verbeke a fini par rassembler la somme. En même temps que les données singulièrement revues à la baisse d'un (premier ?) plan de restructuration...

S. D.