Vingt-cinq ans de l'autre côté du miroir

ANCION,LAURENT; SONON,CHRISTIAN

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Mardi 21 juin 2005

Théâtre Quatre jours de fête pour l'anniversaire des Baladins, à Thorembais-les-Béguines

En 1980, les Baladins du Miroir s'élançaient sur les routes. 5 millions de spectateurs plus tard, on évalue leur succès. Fête à Thorembais du 23 au 26 juin.

ENTRETIEN

LAURENT ANCION

Plus de 5 millions de spectateurs et combien de kilomètres parcourus ? Pionniers du théâtre forain dès 1980, les Baladins du Miroir sont aujourd'hui des saltimbanques de référence. Ils sont nés d'un coup de foudre. Nele Paxinou, metteur en scène belge, était partie chercher des acrobates à Paris pour monter un spectacle avec son Théâtre du Miroir. La rencontre avec Marco Taillebuis, à l'Ecole Annie Fratellini, sera déterminante. Marco vient du cirque, il est acrobate, funambule et musicien. Nele tombe sous le charme. Avec lui, elle fera des spectacles, une compagnie et un enfant. Aujourd'hui, Nele Paxinou commente sa belle histoire...

Quatre jours de java à Thorembais, c'est pour offrir de la joie au village qui vous héberge depuis plus de deux décennies ?

Bien sûr ! Nous avons très vite été soutenus par les habitants. Au début, c'est vrai, ils se sont un peu demandé qui étaient ces gens qui arrivaient avec leur roulotte. Puis on a été très vite intégré. En 1982, Marco et moi nous sommes mariés à Thorembais. On a invité tout le monde. On a loué un chapiteau pour jouer pour tous les habitants. Maintenant, chaque fois qu'on fait des fêtes, c'est le village qui prend les choses en main... Et en cas de pépin, les habitants nous ont déjà sortis de la mouise !

Votre passion est contagieuse. Comment a eu lieu votre propre rencontre avec la scène ?

C'est ce qu'on appelle une vocation. J'ai commencé très jeune, à l'école primaire déjà, aux Dames de l'Enfant-Jésus, à Bruxelles. On montait des pièces et ça m'a donné le virus. Le premier rôle que j'ai joué, c'est le Petit Lord Fautleroy. Je pense qu'en scène, j'ai pris confiance en moi. J'ai senti cette montée d'adrénaline. Et puis le plaisir d'avoir rencontré un public, de le sentir heureux. C'est une affaire de plaisir.

C'était dans vos gènes ?

Pas du tout, au contraire. Ma famille n'était pas tellement ravie de mon choix artistique ! Par contre, elle m'a donné un autre héritage. Je suis flamande par ma mère et grecque par mon père, donc européenne avant l'heure !

Votre nom l'indique : Paxinou pour le côté grec, Nele pour le côté flamand, c'est logique.

Nele n'est pas mon vrai prénom. Je l'ai choisi ! C'est le prénom de la fiancée de Thyl Uilenspiegel. Par ma grand-mère, je m'appelle Pétronille. Et je trouvais ça quand même un peu lourd. Mes parents m'appelaient Nelly, je ne trouvais pas ça mieux. Alors j'ai choisi Nele en référence à ma moitié flamande.

D'où vous est venue l'envie de faire du théâtre forain ?

C'était une envie que j'avais depuis toujours. Dès ma première mise en scène, au début des années 70, pour les Facultés Saint-Louis, j'avais travaillé un texte de Ghelderode dans une sorte d'arène en bois. Ensuite, j'ai toujours voulu sortir de la « boîte » du théâtre et du rapport frontal avec le public. C'est instinctif. Je recherche un autre rapport avec le public. C'est une relation que l'on peut créer magnifiquement sous chapiteau, mais pas dans les salles de spectacle traditionnelles.

Le théâtre forain est une pratique très ancienne, qu'on fait remonter au XVIIIe siècle...

Oui, les saltimbanques, dont le métier était d'attirer les clients vers les marchands, ont voulu raconter des histoires. Ils ont fait de petits spectacles qui prenaient de plus en plus d'importance. Le théâtre institutionnalisé s'est fâché et leur a retiré le droit de parler : il voulait garder le monopole de la parole. Alors les saltimbanques se sont mis à faire du mime, à chanter. Nous sommes les héritiers de cette tradition-là.

Avec les mêmes difficultés...

Oui, c'est vrai ! Au début, on a eu un peu de mal à s'inscrire dans le paysage théâtral. Quand j'allais au ministère pour demander un peu de sous, on me demandait si on avait vraiment besoin d'un théâtre forain dans le monde culturel belge ! On ne faisait pas sérieux : on jouait dans la rue !

Le public, votre cher souci ?

Le public est pour moi ce qui compte le plus. Je veux arriver à toucher le public d'abord par le coeur, puis par l'intelligence. Je veux créer l'émotion. Elle peut être esthétique ou personnelle. Chaque spectateur vient dans un état d'esprit différent. Il n'y a pas d'uniformisation du plaisir ni de l'émotion. Mais mon but est de toucher tout le monde ensemble.

Cette logique a présidé à toutes les créations des Baladins ?

Je veux que les comédiens trouvent d'abord les pulsions des personnages. Tout est affaire d'affect. Vient ensuite l'analyse rationnelle, plus intellectuelle, du texte. D'abord les tripes ! C'est ma façon de travailler et, jusqu'à présent, elle fonctionne plutôt bien. Je veux faire des choses compréhensibles pour le public. Qu'il n'ait jamais besoin de mode d'emploi. Le public doit entrer de plain-pied dans le spectacle.

Vous n'avez pas peur de faire des choses naïves ?

Non, ça peut être naïf. Pourquoi pas ? L'important, c'est que le public s'y retrouve !

Depuis 1980, la reconnaissance des arts forains a changé...

Oui, c'est un signe encourageant. Depuis 1999, il y a un décret ministériel qui vise à subsidier les arts forains. Puis il y a tous ces festivals de théâtre de rue : Chassepierre, Namur en mai... C'est un peu mode. Mais c'est la vie, il faut des pionniers... Il y a une grande attente du public. Les gens ont besoin d'un petit rayon de soleil de temps en temps. La vie est tellement dure.

Vous n'avez jamais eu l'ambition commerciale d'un Cirque du Soleil, n'est-ce pas ?

Non, pas du tout. On essaye juste de faire vivre une équipe. Pour le public, je crois qu'il y a plus d'émotion à voir une fragilité du comédien qu'à observer une performance dingue. Nous restons modestes. Mais nous voulons quand même faire des petits ! C'est le but de nos Ateliers de la Nouvelle Sève, lancés pour les jeunes qui sortent des écoles.

Vous pensez à la relève ?

Je crois que c'est important, après un certain nombre d'années, pour ne pas se scléroser, de donner la parole aux jeunes. Il y a les vieux dinosaures, dont je fais partie, et puis, il y a les jeunes, qui sont là et qui poussent ! Ils ont raison : il faut leur donner de la place, pour exister. Ils sont nombreux, et ils sont très bons !

Mercredi dans le « Mad », dossier Théâtre en plein air.

Des enfants de Thorembais

CHRISTIAN SONON

Je remercie les habitants de nous avoir adoptés. Ce week-end, nous les invitons à nous rejoindre au coeur du village pour fêter notre anniversaire...

Quand les Baladins de Nele Paxinou débarquèrent, voici plus de vingt ans, à Thorembais-les-Béguines, le village perwézien s'est séparé en deux : d'un côté, les néoruraux principalement, ceux qui ont vite claqué leur porte parce qu'ils les assimilaient à des romanichels, de l'autre, les anciens pour la plupart, ceux qui ont fait un pas curieux mais franc en leur direction.

Pierre Van Goitsenhoven et Françoise Rosar font partie de ces derniers. Le premier parce qu'il n'avait alors que six ans et qu'à cet âge-là on ne se soucie pas des différences. La seconde parce qu'elle a compris que c'était une chance d'avoir une troupe dans le village. Sans eux, je n'aurais sans doute jamais été au théâtre de ma vie, avoue aujourd'hui l'épicière, qui n'a jamais cessé d'aider les comédiens.

La première fois, c'était en 1994, se souvient-elle. Les Baladins avaient besoin d'argent pour monter leur « Songe d'une nuit d'été ». Et comme leurs subsides n'arrivaient pas, ils ont proposé aux villageois de devenir leurs mécènes en achetant à l'avance leur place au prix de 1.500 francs. Avec deux amies, j'ai pris le taureau par les cornes et nous avons organisé à leur profit un souper aux moules qui a rapporté environ 70.000 francs.

Rebelote en 2001. Cette fois, les Baladins ont besoin d'argent pour embarquer avec leur matériel vers le Québec. Le comité des fêtes du village n'a pas hésité longtemps avant de leur prêter les 600.000 francs engrangés grâce aux Moissons de l'amitié, ces jeux qui opposent chaque été les villages de la région.

Et c'est encore un élan de solidarité qui, un matin, a fait accourir des dizaines de villageois vers l'une des roulottes en tôles ondulées. C'était l'atelier des Baladins qui prenait feu. Les gens ont fait la chaîne pour sauver les costumes...

Depuis, les habitants sont invités à assister gratuitement aux premières de chaque spectacle, et Françoise est toujours présente avec son équipe, pour s'occuper du barbecue.

Quant à Pierre, il a épousé une baladine, Geneviève Knoops. Fils d'un transporteur routier, il lui arrive, durant ses vacances, de conduire l'un des camions de la troupe lorsqu'elle part en tournée sur les routes de France et de Navarre.

programme

programme

Grosse java. Du 23 au 26 juin, les Baladins du Miroir ourdissent quatre jours de fête, à Thorembais-les-Béguines : spectacles, exposition et bal.

« 1914, le grand cabaret ». Par les Baladins du Miroir. Le Paris du début du XXe siècle, entre Montmartre et les bombes... La création des 25 ans, avant le Festival d'Avignon (les 24 et 25 à 20 h).

« Batailles ». Par les Ateliers de la Nouvelle Sève. L'humour de Jean-Michel Ribes, sous le nouveau chapiteau d'une jeune équipe emmenée par Marco Taillebuis (les 23 et 24 à 20 h, le 25 à 18 h).

« La troupe du Roy répète le Cocu imaginaire de Molière ». Par les Baladins. Un réjouissant spectacle qui goûte bon l'amour du théâtre. A voir dimanche, à 16 h, sur le parvis de l'église. Gratuit !

Une expo. 25 ans de photos et vidéos retracent le parcours d'une compagnie nomade. Dans la salle des fêtes.

Un bal. Avec lampions et musette, le samedi à partir de 22 h, sur la place du village.

Un livre. « Ne laissez pas mourir vos rêves », un récit de Nele Paxinou, coédité par les Baladins et Maelström. Cent pages et plein de photos !

Renseignements et réservations. Tél. : 010.88.83.29.