Violence et justice, un curieux couple

MAURY,PIERRE

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Vendredi 17 juin 2011

Les nouvelles de Dead Boys (1) ont fait connaître l’Américain Richard Lange. Son premier roman, Ce monde cruel, devrait l’imposer. Le prologue présente Oscar mourant, traînant ses blessures et ses hallucinations sous la pluie de Los Angeles. Oscar disparaît après quelques pages, au profit de Jimmy Boone qui occupera l’avant de la scène dans tout le roman. Pour retrouver, notamment, la trace du premier personnage cité, au bout d’une piste pleine de pièges.

Le rythme est celui d’un thriller. D’un excellent thriller, à la manière de Cormac McCarthy dans Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, pour placer la barre à la hauteur franchie par Richard Lange. Au-delà d’une intrigue dans laquelle les rebondissements provoquent de nombreuses scènes spectaculaires, on s’attache surtout à la personnalité ambiguë de Jimmy Boone. Il travaille au Tick Tock, côté bar. Il est capable de cogner dur. Il a fait de la prison et se trouve en liberté conditionnelle. Un voyou de plus, se dit-on d’abord. Avant de découvrir qu’il est habité par un sens aigu de la justice et que sa condamnation a été provoquée par sa révolte devant un crime, ou ce qu’il a pris pour un crime.

La complexité du personnage sert le projet romanesque d’un écrivain qui n’hésite pas à le bousculer pour observer ses réactions dans des situations extrêmes. C’est ainsi qu’il le révèle, sans avoir besoin de s’attarder à d’inutiles analyses puisque ses actes parlent pour lui.

Le monde est cruel, oui. Mais, malgré leurs erreurs, certains individus sont capables d’en gommer quelques aspérités. Et, à travers ce roman noir, Richard Lange fournit une belle leçon d’optimisme lucide.

(1) traduit de l’américain par Cécile Deniard, 10/18, no 4436, 304 p., 8,2 euros.

Le monde imaginaire de Lange : « Sûrement un endroit violent »

entretien

Los Angeles est-elle inépuisable ? Après des nouvelles, vous y situez votre roman…

Absolument. Il y a tellement de choses à Los Angeles. La ville est tellement diverse, variée. Elle a des ressources illimitées. Et je fais le choix d’écrire sur cet endroit parce que j’ai un véritable lien avec cette ville. J’y vis et dans mes deux livres on peut retrouver le Los Angeles réel, les bars, les restaurants, les quartiers. Je restitue un lieu avec lequel j’ai une intimité et une relation.

Jimmy Boone est dur et bon à la fois. Cette contradiction est-elle à la base du personnage ?

Je n’avais pas l’intention d’en faire un malabar invincible, capable de tout. Cela m’intéressait de montrer ses failles. Quand le personnage est faillible, cela crée une tension que perçoit aussi le lecteur. J’avais envie d’un personnage humain, comme dans les westerns où le mauvais garçon a toujours quelque chose de bon en lui.

La violence est très présente dans « Ce monde cruel ». Est-ce ainsi que vous voyez le monde ?

Je pense comme beaucoup de gens que le monde où nous vivons est extrêmement violent. Mais je n’avais pas l’intention de recréer une violence démesurée. J’ai voulu rendre cet équilibre entre le goût pour le sang et des élans vers la justice des personnages. Mon monde imaginaire est sûrement un endroit violent. Mais ma vie réelle est très calme, très heureuse, très en paix. Je réalise que j’écris souvent sur des choses que je crains. Ecrire sur cette violence est ma façon de la conjurer.

« Ce monde cruel » a une dimension cinématographique. Y pensez-vous en écrivant ?

Oui. J’écris de façon visuelle parce le cinéma a eu sur moi autant d’influence que les livres. Quand j’écris, je visualise ce que j’écris comme si j’avais un appareil photo ou une caméra entre les mains.

Votre livre aurait pu passer pour un thriller ou un roman noir…

Il y a sûrement des éléments propres au thriller ou au roman policier. La maison d’édition a tranché pour un roman. Il y avait trop de travail sur les personnages, de détails, d’actes et de pensées. Ce traitement échappait aux règles du roman noir où tout doit être simple, rapide et efficace. J’aimerais penser que ces notions n’ont aucune importance. Ce qui compte, c’est le travail de l’écriture.