Visiter le centre de la BD, parce que la vie est nulle sans bulles BRUXELLES - Installé dans les seuls bâtiments industriels de Victor Horta qui furent préservés, le Musée de la bande dessinée nous est raconté par son directeur artistique Charles Dierick. Au centre belge de la BD, parce que la vie est nulle sans bulles Jacobs, du cahier au chef-d'.uvre

SOUMOIS,FREDERIC

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Vendredi 26 mars 2004

Visiter le centre de la BD, parce que la vie est nulle sans bulles

BRUXELLES - Installé dans les seuls bâtiments industriels de Victor Horta qui furent préservés, le Musée de la bande dessinée nous est raconté par son directeur artistique Charles Dierick. FRÉDÉRIC SOUMOISAu début, c'est surtout l'idée de préserver un bâtiment exceptionnel qui fut à l'origine du projet, explique Charles Dierick, directeur artistique du Centre belge de la bande dessinée. C'est le seul bâtiment industriel imaginé par l'architecte Art nouveau Victor Horta qui soit préservé. Les galeries commerçantes réalisées en Allemagne et la Maison du Peuple de Bruxelles ont malheureusement été détruites. Quant à l'Innovation, elle a brûlé...

Le vaste bâtiment est construit entre 1903 et 1906 pour les établissements Waucquez, un marchand de tissus. Autour d'un splendide puits de lumière central et d'une verrière d'exception, on déroulait les coupons, on tâtait les étoffes, on floutait les drapés. Mais, fin des années 60, ce type de commerce et de service est frappé de plein fouet, et le grand magasin Waucquez ferme ses portes. Une équipe de passionnés, parmi lesquels les architectes Jean Delhaye, Jean Breydel et Pierre Van Assche, mènera un long combat pour la sauvegarde du lieu puis sa restauration. Pour rendre leurs fastes aux balustres de fonte, aux verreries, au sol en mosaïque de marbre, on dut avoir recours à des artisans de l'Europe entière, explique le directeur artistique. Certains se firent autant prier que le marbrier Boullu des « Bijoux de la Castafiore ». La restauration revient d'ailleurs à un stade beaucoup plus proche de l'origine, gommant les nombreux empâtements des aménagements modernes accumulés au fil des années. Une partie du mobilier est réutilisée en rayonnages de livres.

Car le projet d'un centre de la bande dessinée s'est développé simultanément au sauvetage du lieu, sous la direction et l'initiative de Guy Dessicy, amoureux de l'Art nouveau et auteur d'un projet de musée Tintin dans la maison Cauchie, construite par Horta et qu'il a rachetée et rénovée. Aussi bizarre que cela paraisse dans un pays où la bande dessinée représente à la fois image de marque et fleuron éditorial, aucun lieu ne conservait ni ne promouvait le 9e art. Inauguré fin 1989, le centre remplit aujourd'hui ce rôle. Avec la particularité d'associer étroitement à la gestion les auteurs contemporains. Le centre est en effet dirigé par deux auteurs, l'un francophone, l'autre néerlandophone, depuis sa création.

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Au centre belge de la BD, parce que la vie est nulle sans bulles

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Bob de Moor, l'assistant d'Hergé, fut son premier président, rappelle Charles Dierick, qui, depuis, a développé sur différents étages plusieurs espaces permanents qui présentent l'histoire de la bande dessinée et produit une demi-douzaine d'expositions temporaires pour le centre. La plus marquante fut celle consacrée à Jijé (Joseph Gillain). Elle a fait sortir son oeuvre du tombeau. Personne ne la connaissait bien, alors que l'auteur de Jerry Spring, Jean Valhardi ou Blondin et Cirage est, selon moi, davantage important dans l'histoire de la bande dessinée belge que Hergé. Parce que Jijé a fait école, a formé directement Franquin, Morris, Will, Paape, Roba, Mézières, Giraud-Moebius, Mouminoux, Derib... Si Hergé est le père de la BD belge, Jijé en est le père nourricier.

Mais les expositions n'abordent pas que le passé. Certaines évoquent les BD brésiliennes, finlandaises, hollandaises. Parfois, il s'agit d'exhumer des auteurs de l'ombre, comme Jacques Laudy, celui qui donna son visage au capitaine Blake. Parfois d'utiliser la BD pour montrer comment pensent les peuples. Ainsi, j'ai fait une expo avec le British Council qui montrait comment les Belges voient la Grande-Bretagne et d'autre part comment les Anglais voient la Belgique. Parmi les plus récentes, celle consacrée à Hermann m'a le plus marqué. On voyait bien l'évolution des styles et de l'emploi de la couleur.

Car le musée ne présente que des originaux. Ce qui est gommé par l'impression en album est magnifié dans les originaux. Plume, pinceau, aquarelle, rotring, couleurs directes révèlent leurs secrets.

Mais toutes les expos ne sont pas destinées aux passionnés « académiques ». Une expo consacrée au personnage Jojo est conçue comme une succession de petites scènes en trois dimensions que les petits peuvent manipuler, tirer, pousser. Cela bouge, cela fait du bruit. Je ne pense pas que le grand public existe, qui aime et qui avale tout, mais au contraire qu'il y a différents publics intéressants, que j'essaie de toucher.

Pour sortir du ghetto des collectionneurs de petits mickeys, l'homme au look de barde gaulois a sur ses étagères personnelles une longue expérience du théâtre, y compris du théâtre-action au sein de structures psychiatriques. Surtout, rien de ce qui est produit comme oeuvre culturelle ne lui est étranger. Cinéma, roman, théâtre, opéra, il connaît (presque) tout, ce qui lui permet de retisser des liens avec ce mélange si particulier d'images et de textes qu'est la bande dessinée. Néerlandophone au français recherché, il symbolise chaque jour ce pont jeté entre cultures et disciplines.

Cet anticonventionnel peut aussi s'enthousiasmer pour l'oeuvre de Nicole Lambert, a priori convenue et bon chic bon genre. L'oeil de Charles, lui, y note que vêtements et accessoires sont coordonnés, que les boutonnières sont bien posées et découvre que l'auteur fut modèle à 16 ans, que l'oeuvre a une forte connotation autobiographique et que les enfants des « Triplés » sont de vrais enfants dans une vraie vie, loin de ceux qui pilotent des fusées et des sous-marins entre la leçon de calcul et les courses du samedi.

Jacobs, du cahier au chef-d'oeuvre

Dans le cadre du centenaire de la naissance de E. P. Jacobs, le CBBD consacre une grande exposition au père de Blake & Mortimer. J'ai presque tout retrouvé : croquis, affiches de théâtre, publicités, cahiers d'écolier. C'est un Jacobs inconnu qui se montre à nous.

Pour les « Bijoux de la Couronne », Jacobs avait sollicité une agence pour élaborer un programme de visite de Londres. Ce programme détaillé, tickets de métro, passeport, plans et cartes sont visibles et éclairent chaque case d'un des chefs-d'oeuvre de la BD belge classique. J'ai même exhumé trois formes de découpages successifs de plus en plus précis.

L'exposition est aussi l'occasion de faire découvrir les multiples facettes du talent de Jacobs : peintre, illustrateur, comédien, chanteur d'opéra, scénographe, et de comprendre comment ces expériences ont nourri les histoires de l'un des dessinateurs de BD le plus important au monde ! L'actualité géopolitique, la vie culturelle, les arts, marquent immanquablement un être humain dans son parcours. La vie de E. P. Jacobs est donc resituée dans son siècle, instaurant ainsi un jeu de va-et-vient enrichissant entre un destin personnel et l'histoire d'un siècle. Il y a aussi des choses importantes à comprendre en revisitant le cinéma d'avant-garde ou la peinture. Il y aussi des surprises absolues, comme ces cinq projets d'affiche pour le zoo de l'Exposition universelle de Bruxelles en 1935 !

Fr.So

Jusqu'au 12 septembre 2004.

Musée. Le Centre belge de la bande dessinée (CBBD) est installé au 20, rue des Sables, au centre de Bruxelles, dans les bâtiments restaurés du seul témoignage mondial de bâtiment industriel de Victor Horta. Musée, mais aussi librairie Slumberland et brasserie Horta ouverts de 10 à 18 h., sauf lundi. Infos : 02-219.19.80.

E. P. Jacobs. Dans le cadre du centenaire de sa naissance, une grande exposition est consacrée au père de Blake & Mortimer. (Lire page 2)

Salle de lecture tous publics. Ouverte de 12 à 17 h., sauf le lundi ; et de 10 à 18 h. le samedi.

Bibliothèque-centre de documentation. Ouvert de 12 à 17 heures, sauf les dimanche et lundi ; et de 10 à 18 heures le samedi.

Visites guidées par groupe de 25 personnes selon l'âge et l'intérêt (elles durent deux heures).

Ateliers et stages BD pour jeunes. Les ateliers sont organisés par des professionnels de la BD lors de week-ends et pendant les vacances scolaires. Accessibles aux jeunes de 8 à 18 ans.