Vivement Drucker et son talk-show fédérateur L'image comme label de qualité Quand tous les autres en parlent Bio express d'un marathonien de la télé ZOOMUne «calme» semaine de Michel Drucker
GOURDIN,CAROLINE; LETIST,FERNAND
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Mercredi 16 février 2000
Vivement Druckeret son talk-show fédérateur
L'animateur est une inusable valeur. En six ans, il a rectifié son image publique tronquée par vingt ans de variétés.
UN DOSSIER
de Caroline Gourdin
et Fernand Letist
Cosy, confortable, le bureau de Michel Drucker au pavillon Gabriel n'est pas que fonctionnel. Un petit coin maquillage et quelques disques d'or pour le côté paillettes. Un panier de fruits, signe de santé. Des photos de famille pour l'authenticité. Des affiches de ciné («Casablanca», «The kid»,...) pour l'homme passionné. Pressé, Drucker annonce qu'il n'a que 30 minutes. Il en accorde 45. Mais, sur la sellette, le probien conservé ne peut gommer une pointe d'angoisse. Toujours, il cherche à affûter son image. Aujourd'hui, son rendez-vous dominical «Vivement dimanche prochain» devance régulièrement Ruth Elkrief sur TF 1. Et Drucker de savourer une reconnaissance tardive de l'intelligentsia parisienne.
*Où situez-vous le «pic» de bonheur professionnel dans votre carrière?
*L'expérience que je vis maintenant. J'ai toujours voulu faire des choses différentessans me répéter. Je reste le même mais j'évolue. Je suis dans la peau de quelqu'un qui a fait la télé qui correspondait à ses 30, 40, 50 ans. Je suis en train de faire celle qui correspondra à mes 60 ans... Je me demande comment j'ai fait pour traverser tout cela.
*Vous avez une explication?
*Peut-être ai-je eu chaque fois le bon sens d'arrêter mes émissions quand elles marchaient. Ma hantise, c'est la saison de trop. J'aurais pu continuer «Champs-Elysées» ou «Les rendez-vous du dimanche» comme Jacques Martin a régné pendant 22 ans sur les après-midis dominicaux. Même «Studio Gabriel» aurait pu encore faire quelques saisons, mais quand je commence à avoir fait le tour, je préfère arrêter.
*Quel est le secret pour durer?
*La résistance et la forme physiques. Si je n'avais pas eu la vie saine que j'ai eue et que je continue à avoir, je ne serais plus à la télé. C'est une vie de sportif. Je suis un provincial, je n'appartiens pas au milieu parisien et la télé ne représente que 70% de ma vie. Les autres 30% se passent avec des gens qui ne font pas de télé. J'habite partiellement en Provence, je fais beaucoup de vélo, de natation, je suis pilote d'hélico. Autant d'univers différents qui me ressemblent davantage. Je visite beaucoup les prisons, j'aide des associations comme Perce-Neige, je vais dans des hôpitaux... Je n'appartiens pas, stricto sensu, à l'univers du showbiz.
*La télé de demain, celle de vos 60 ans, ressemblera à quoi?
*C'est Internet. Ce sont des centaines de chaînes... C'est la télé kleenex. Des gens qui se sont construits comme moi disparaîtront. Cela dit, beaucoup de gens à la télé, plus âgés que moi, sont encore à l'antenne. Comme Gildas (63 ans) ou Pivot (65). Je peux encore envisager de faire l'animateur 5 ou 6 ans. C'est aussi une question d'apparence physique. On voit mal un monsieur au visage fatigué, bedonnant, vieillissant présenter le dernier Vanessa Paradis. Question de crédibilité.
*Et au-delà?
*Après, deux solutions s'offrent à moi. La première: devenir patron de chaîne, mais cela ne m'intéresse pas. Cette fonction éloigne de la réalité alors que je veux rester au contact des saltimbanques et de ceux qui «font» la télé. Seconde solution: être conseiller d'un groupe audiovisuel. Pourquoi pas?
*La génération des Dechavanne, Delarue, De Caunes vous a-t-elle appris quelque chose?
*Le rythme, la vitesse. Que ce soit Nagui, Delarue, Dechavanne, ces gens ont un rythme très fort. Concis, rapide. A leur âge, j'aurais été incapable de faire ce qu'ils font. Diriger une entreprise, avoir déjà préparé l'avenir. Ils sont la télé des années 2000. J'ai suivi une carrière qui, pendant près de 30 ans, s'inscrivait dans un monopole d'état. Eux sont nés dans la télé privée, avec l'audimat. Ils n'ont pas d'états d'âme parce que les patrons de chaînes n'en ont pas non plus.
*Vous avez intégré ce rythme, vous avez changé de braquet?
*Oui. Je me suis adapté, j'ai surfé. Pour être dans le coup, il ne faut pas être à la mode, parce que la mode est ce qui se démode le plus vite. J'ai essayé de surfer sur tous les mouvements socioculturels de l'époque...
*Sans vous mouiller...
*Pas du tout! En étant moi-même mais en sentant l'ambiance du moment. C'est pourquoi, à «Studio Gabriel», je me suis entouré de jeunes chroniqueurs et de leur apport. Je voulais aussi arrêter d'être seul à l'animation.
*Pour déléguer ce qui n'est pas votre personnalité profonde?
*Non... Tous m'ont beaucoup influencé. Ma carrière n'a plus été la même après «Studio Gabriel» et la rencontre avec Laurent Gerra. Il m'a aidé à être davantage à l'écran celui que je suis dans la vie. J'adore rigoler, j'aime une certaine forme d'insolence. Avant, j'étais un Monsieur Loyal qui passait les plats. Laurent Gerra m'a décoincé. Ce n'est pas un hasard si, aujourd'hui, je suis allé chercher le trio Geluck-Masure-Miller.
*Ce sont quand même eux qui assument le rôle de dérision...
*Oui. Pour que je reste crédible. Somme toute, je suis très proche d'eux comme je le suis de Bedos. Grâce à quelques personnalités comme Michel Serrault, Coluche, Gainsbourg, Pierre Desproges, Le Luron, etc., l'autodérision, l'humour, une espèce d'insolence et d'anti -conformisme ont toujours jalonné mes émissions. On ne s'en rend compte que maintenant, avec le recul.
*Pourquoi avoir ouvert «Vivement dimanche» aux politiques?
*En quatre mois, on n'a reçu que cinq personnalités politiques. C'est peu, mais ces émissions-là ont eu le plus gros impact médiatique. L'envie de les inviter est née après la spéciale «Les années Match», reflet de 50 ans de société, d'actu people. Dans cette émission, il y avait quatre ex-Premiers ministres (Mauroy, Rocard, Balladur et Juppé) et l'ancien président Giscard. L'idée est née là de leur donner accès à mon talk-show dans un rôle différent. J'avais été frappé par la différence de ton entre ces hommes politiques. Ils avaient fait preuve d'humour et semblaient heureux de parler d'autre chose que de politique au sens strict.
*D'où carte blanche le dimanche...
*Au lancement de la nouvelle formule de «Vivement dimanche», j'ai prévu un invité politique par mois. Michèle Cotta (actuelle directrice des programmes de France 2), qui les connaît bien de par sa longue expérience de journaliste politique, m'a donné le feu vert d'autant plus aisément que les émissions politiques ne marchent pas terriblement pour l'instant. Daniel Cohn-Bendit a ouvert le bal puis il y a eu Martine Aubry, Arlette Laguillier, Philippe Séguin, Philippe Douste-Blazy et, dimanche prochain, Valery Giscard d'Estaing.
*Quel intérêt de les voir dans un divertissement?
*J'ai beaucoup croisé de politiques depuis mon entrée à la télé en 1964. Au moins trois ou quatre générations. J'ai connu Martine Aubry petite fille. J'ai toujours été frappé de ce que l'on apprend quand on les rencontre, des choses que les émissions politiques ne me racontent pas. Il est intéressant de savoir qui ils étaient avant. On retrouve leur culture politique a travers leurs goûts en divertissements.
L'image comme label de qualité
*Vous regrettez de ne pas avoir été de l'aventure Canal?
*A une époque, j'aurais aimé prendre en charge l'animation de «Nulle part Ailleurs». Hélas, j'avais une image trop lisse, trop chaîne généraliste. Canal était très parisienne et anticonformiste. La mienne était provinciale et conformiste. A tort.
*L'image que vous renvoient la presse et le public vous convient?
*Elle est plus complète depuis cette année et est restée incomplète pendant plus de vingt-cinq ans. Depuis septembre, c'est les journalistes d'une autre presse qu'auparavant qui s'intéressent à moi car mes émissions sont différentes. Il y a rupture avec le passé. Les articles récents dans «Libération», «Le Nouvel Obs», «L'Événement du jeudi» sont des papiers qui changent beaucoup de choses. C'est la voix de la presse parisienne et l'opinion de l'intelligentsia. Une presse dont les lecteurs ne regardent pas la télé de la même façon.
*Cette reconnaissance est importante?
*Je pense que les grands personnages de ce métier dégagent une image très forte. Au début de ma carrière, j'étais affecté au sport, ensuite on m'a fait présenter des chanteurs. Puisque cela marchait, on m'a mis dans ce créneau et j'y suis resté pendant 25 ans. J'étais l'homme des variétés du week-end. En 36 ans de télé, j'ai fait 32 ans le week-end. Le public du samedi soir, c'est la France profonde mais pas l'intelligentsia. Cette dernière regarde plutôt le dimanche. Des gens m'ont découvert le dimanche à 19 h 30 alors qu'avec «Studio Gabriel», j'ai été dans ce créneau pendant trois ans et demi en semaine... L'image c'est plus important que l'audience.
Cette reconnaissance tardive est extrêmement importante pour la suite. Il y a un mimétisme entre moi et le service public qui s'est longtemps cherché et se cherche encore. Mais il ne faut pas confondre même s'il y a encore beaucoup trop de publicité. Le service public n'a rien à voir avec une chaîne commerciale. C'est le dernier bastion pour tirer la télé vers le haut.
Quand tous les autres en parlent
En 36ans de télé, Michel Drucker s'est constitué un sacré carnet d'adresses. Cet après-midi-là, comme tous les mercredis au Studio Gabriel, il enregistre les deux parties de «Vivement dimanche». Celles de dimanche dernier consacrées à Johnny (la première a été suivie par 3.330.000 personnes, la seconde a cartonné avec 6 millions de spectateurs).
En coulisses, invités et collaborateurs nous confient leur avis sur le phénomène Drucker.
Alain Souchon: Une perfection, une gentillesse, une continuité, une amitié avec la France. Un compagnon de route depuis 25 ans.
Jean-François Stévenin: Un élément essentiel du paysage. Quelqu'un de rassurant, tel un phare tranquille et familier quand on croise au large de la Bretagne. Le seul journaliste qui ne confond pas le Jura et les Vosges. Même s'il reçoit 50 personnes sur un plateau, il est capable d'avoir une vraie relation avec les gens. Il a ce truc en plus qui dépasse l'astuce, le jeu de mots ou le métier.
Robert Hossein:Il a beaucoup de coeur et parle merveilleusement des autres, pas de lui. Il pose les questions qu'il faut au moment où il faut.
Philippe Geluck: Quelqu'un de vrai, d'honnête, de fidèle, d'attentionné, de généreux. Là, je sors mon dico d'adjectifs, mais je suis admiratif de la manière dont il mène son truc dans un monde où les gens se déchirent. Il y a chez lui une forme de droiture. Jamais de compromission. C'est peut-être parce qu'il fait de l'hélico, il prend de la hauteur. L'homme et le professionnel se confondent.
Michel Sardou: L'amitié et la fidélité. Depuis 30 ans, il a toujours été là pour un coup de main. Sa gentillesse transpire à l'écran. L'enthousiasme qu'il met à faire ce métier depuis le début est intact. Il a toujours le même souci de bien faire, de mettre en valeur ses invités. Il ne tire jamais la couverture à lui. Il a mille autres qualités, il faudrait que j'en fasse un livre!
Bruno Masure: C'est un mec normal, et c'est un compliment pour les gens de télé, qui ont plutôt tendance à être paranos, mégalos... Je n'ai jamais vu Michel être impoli avec un technicien, et c'est très révélateur. Très lucide sur les gens, il lui arrive de tailler des costumes, mais à bon escient. Il a une foule d'histoires à raconter, il cultive des liens très forts. Mais ce n'est pas le gentil gendre. Il n'est pas dupe de tout ça. Oui, il a des petites manies. Quand on lui parle, il est quelque part dans sa tête, il pense déjà à la question suivante.
Gérard Miller: Immense. Il est à un tournant de sa vie professionnelle. A près de 40 ans de télé, on a le sentiment qu'il peut prendre tous les risques. Il fait une émission qui ne ressemble pas à l'image que les gens ont de lui. Il est beaucoup plus atypique, irrespectueux qu'on imagine. Ses proches disent que c'est la première fois qu'il se laisse aller à être totalement lui-même à l'écran.
Bio express d'un marathonien de la télé
M on plus grand regret est de ne pas être devenu médecin de famille. Soigner les gens est le plus noble métier qui existe. C'était d'ailleurs la profession de papa Drucker, immigré juif roumain qui s'installa avant-guerredans le petit village normand de Vire. Il fonde une famille avec maman Drucker, immigrée juive autrichienne, qui lui donnera trois fils. Dont Michel, le 12 septembre 1942.
Alors que ses deux frères s'épanouissent dans leurs études (l'un est aujourd'hui un chercheur scientifique renommé, l'autre un patron d'entreprise audiovisuelle accompli), Michel se débat dans une scolarité médiocre et, «cancre à tête de premier de classe», ne décrochera pas son bac. J'ai le stress de l'échec. Cette hantise... m'a empêché de réussir mes études , avoue l'animateur.
Son entrée à l'ORTF en 1964, sous l'aile protectrice des Marcillac, Zitrone, Couderc, Desgraupes et autre Dumayet qui l'appellent «le petit», n'arrange rien côté stress mais Michel Drucker, mis en confiance par ses aînés, surmonte son trac terrible. Commencent les billets sportifs au journal télévisé et l'info en général, car l'homme a une certitude: je suis foncièrement un journaliste.
VARIÉTÉS D'UN «GENDRE IDÉAL»
Au gré des aléas audiovisuels, il en vient à se frotter au monde du show business. Quelques prestations révèlent son aptitude à «passer les plats» entre les vedettes. En 1974, sur TF 1, il crée, coproduit et présente «Les Rendez-vous du dimanche»... jusqu'en 1980. Sept années où se forge durablement l'image du «gendre idéal», du «gentil Mimi», du «champion du divertissement populaire mais dans les limites du bon goût».
A l'arrêt du rendez-vous dominical en 1980, il enchaîne avec «Stars» et des spéciales «Ferrat», «Trenet» avant de lancer le mythique «Champs-Elysées» en 1982, la Rolls de l'émission de variétés à la française dont les huit ans d'existence et des audiences drainant en moyenne 17 millions de téléspectateurs sur Antenne 2 le samedi soir, marqueront la décennie 80 à la fin de laquelle, il fonde sa propre société de production D.M.D.
La privatisation du petit écran français en 1987 fera du pied au champion du show télé mais il décline les offres de TF 1 et de La Cinq berlusconienne. Une fidélité mal récompensée en 1990, année où la nouvelle et incompétente direction d'A 2 ne voit plus en lui qu'un «has been», un «ringard» à effacer de l'écran.
Animal cathodique blessé dans son orgueil, Drucker s'abandonne aux offres de TF 1, lâchant le service public qu'il décrète «télé commerciale d'État». Directeur-conseiller aux programmes de TF 1 et animateur-producteur de «Stars 90» et de «Ciné stars», Drucker restera quatre ans dans le giron privé. Mais le fils du service public a la nostalgie de celui-ci et Jean-Pierre Elkabbach, nouveau PDG, trouvera les arguments pour le ramener en 1994 au bercail.
DÉBOUTONNER SON IMAGE
Toujours maître de cérémonie idéal des «Faites la fête» et autres «Victoires de la musique», Drucker commence cependant à déboutonner son col de chemise et son image. Il tombe la cravate pour amorcer une métamorphose encore en cours aujourd'hui.
La quotidienne «Studio Gabriel» installe en trois saisons un autre Drucker, plus authentique. Il glisse avec volupté dans l'ère du moins de «show», plus de «talk». Il intègre les nouveaux rythmes imposés par la nouvelle génération d'animateurs. Et l'impudent quinqua, bien entouré, de faire la nique à TF 1 en avant-soirée.
Passées les turbulences du scandale des contrats des animateurs-producteurs, Drucker hérite en 1998 d'un nouveau créneau à risque, le dimanche après-midi, d'où a été évacué Jacques Martin.
Ce n'est pas son trip mais, bon petit soldat de France 2, il relève le défi avec «Vivement dimanche» et «Vivement dimanche prochain». L'émission en deux temps prend quelques mois à s'installer. Aujourd'hui, elle affiche une insolente santé et, une fois de plus, taille des croupières à la concurrence privée.
Ainsi va Marathon Man Drucker, endurant comme un grimpeur du Tour, gagneur d'étapes de sa longue carrière, trouvant son - rythme sur la distance, dopé par sa viscérale crainte de l'échec.
ZOOM Une «calme» semaine de Michel Drucker
Bourreau de travail? Oui, mais organisé. C'estbeaucoup plus calme que vous ne l'imaginez , juge-t-il d'entrée. Chaque jour, je me lève vers 8-9 heures, j'écoute toutes les radios. Je passe des coups de fil à des collaborateurs, au bureau. On fait le point sur la préparation des cinq ou six émissions que l'on prépare de front. Je pars ensuite faire du sport, de la natation pendant une heure et demie. J'arrive au bureau à l'heure du déjeuner. Je casse la graine et travaille jusqu'à 19 h 30-20 heures. Je pars ensuite à une projection de film ou un spectacle dont je dois parler. Parallèlement, j'enregistre des émissions TV. Je les regarde certains soirs où je suis libre. Ou alors, je lis un bouquin. Invariablement, je finis le soir la lecture de la presse écrite entamée le matin puis je me couche à minuit ou une heure du mat'.
Je m'arrête le jeudi soir. Le vendredi, soit je pars en Provence ou je reste à paris pour faire encore plus de sport. Le samedi, j'avale mes 80 kilomètres à vélo et je nage. Le dimanche, je fais encore une heure de sport. Je fais aussi de l'hélico. L'après-midi, je regarde les deux parties de «Vivement dimanche». Le tout dans le calme. La gestion du temps, c'est mon credo.
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