VOYAGE LE VIETNAM, UN PAYS QUE L'ON ADOPTE VOLONTIERS L'incroyable vitalité d'un peuple qui se remet lentement de la guerre Un pèlerinage tout au bout du Mékong Dans la baie d'Along, le dos à la plage Quelle capitale? Dien Bien Phu l'inaccessible Renseignements pratiques

MARTIN,PASCAL; REBUFFAT,JEAN; VAN VAERENBERGH,OLIVIER

Page 12;13

Samedi 2 mai 1998

VOYAGE LE VIETNAM, UN PAYS QUE L'ON ADOPTE VOLONTIERSL'incroyable vitalité d'un peuple qui se remet lentement de la guerre

UN REPORTAGE

de Pascal Martin,

Jean Rebuffat

et Olivier Van Vaerenbergh

Il n'y a pas que l'exotisme. Parmi toutes les destinations lointaines qui attirent l'esprit du touriste éventuel, le Vietnam occupe une place à part. Certes, on peut y trouver des plages de sable blanc où poussent les cocotiers, et le bleu de la mer de Chine n'a rien à envier à l'encre des catalogues. Mais le Vietnam, avant de partir, c'est aussi toute une mythologie et le souvenir de la guerre. Sur place, légende et réalité ne se superposent pas. La guerre, par exemple, est encore très visible jusque dans le paysage et dans les problèmes de santé publique. Mais n'imaginez pas le Vietnamien moyen comme quelqu'un qui se complaît dans la mélancolie. Au contraire: regardez-le traverser la rue, à Hanoi ou à Saigon, une rue prise d'assaut par une foule ininterrompue de vélomoteurs où se mélangent quelques autos - de plus en plus nombreuses - et encore beaucoup de vélos. Regardez-le donc traverser, et atteindre l'autre rive en ayant fendu la circulation comme Moïse les eaux: vous comprendrez sa persévérance, son courage et sa témérité...

Une unité a priori peu évidente caractérise la nation. Certes, on pourra toujours opposer le Nord au Sud, mais ce pays longiligne n'en est pas moins un tout.

Le visiter, sans doute, nécessite un effort. Les voyagistes offrent des circuits, mais ce n'est pas la bonne manière de découvrir le Vietnam. Sans verser dans l'héroïsme factice (voyager au Vietnam est assez facile et plutôt sûr), un fifrelin d'esprit d'aventure et de découverte vous permettra un voyage autrement plus enrichissant pour tout le monde... sauf pour le voyagiste, justement.

En schématisant un peu, on peut dire qu'il n'y a qu'une route au Vietnam, qui va du nord au sud, ou vice-versa. On peut bien sûr l'emprunter, si le temps n'est pas compté, mais c'est long et lent, même si vous louez une voiture (avec chauffeur). Des autobus locaux la sillonnent. Très pittoresques, très bon marché (attention tout de même: au Vietnam, il y a souvent deux tarifs, l'un pour les indigènes, l'autre pour les étrangers, celui-ci parfois très aléatoire), mais très inconfortables. Car ici, il fait chaud presque toute l'année, en tout cas dans le Sud et tant qu'on reste à basse altitude. À Saigon, la température ne descend jamais au-dessous de 20 degrés lors des nuits les plus fraîches de l'hiver. Il y a aussi les autocars pour touristes des voyagistes locaux (comme le Sinh Café), qui partent à peu près à l'heure dite, qui sont plus rapides et qui offrent un rapport qualité-prix appréciable. Le train, très lent, est souvent pris d'assaut. Vietnam Airlines a des avions modernes et affiche des prix raisonnables en vols intérieurs.

Qu'y voir? Il y a certes des paysages grandioses, quelques vestiges archéologiques ou patrimoniaux intéressants, mais le vrai charme du pays ne réside pas là: il réside dans l'incroyable vitalité d'un peuple dont le spectacle, à lui tout seul, est fascinant et fatigant.

Un pèlerinage tout au bout du Mékong

C'est l'un de ces fleuves dont le nom fait déjà rêver: le Mékong. Le delta, à lui tout seul, fait une bonne partie du Sud. C'est une Hollande ou une Camargue plus chaude et plus grande: toute plate, avec de l'eau partout. Une zone fertile où tout pousse. La couleur brune y domine, avec l'eau pleine d'alluvions et les troncs de la jungle où l'on peut encore visiter les cachettes des combattants vietcongs. On y circule sur des bateaux à rame ou sur d'assourdissantes pirogues motorisées. Il y a les bras principaux du fleuve, énormes, qui nécessitent l'usage du bac pour passer d'une rive à l'autre; mais il y a aussi les tout petits bras, où l'on s'écarte du vacarme et où l'on croise des canards peints en couleurs vives, histoire de distinguer ceux de M. Tam et ceux de M. Hanh. Tantôt l'espace est dégagé, larges vues, horizon éperdu, qui se noie dans l'orange à l'heure du crépuscule. Tantôt la vue se perd dans les méandres, la jungle partout, une pénombre chaude d'où soudain surgissent des écoliers ravis d'entamer la conversation.

À peine le temps de penser à Marguerite Duras, à My Tho, où elle connut son célèbre amant, et en route, déjà, vers la frontière cambodgienne, où se trouve le mont Sam - une île que les alluvions ont transformée en colline. Dans un étonnant oecuménisme (qui se retrouve aussi à Vung Tau, l'ex-cap Saint-Jacques, à l'embouchure du fleuve Saigon), diverses religions attendent les visiteurs. La plupart des Vietnamiens sont bouddhistes (dans le Sud, la minorité catholique est importante, mais il y a aussi des musulmans et des protestants). Ils déposent d'impressionnantes offrandes, comme ces cochons de lait laqués... Rassurez-vous: ils ne sont pas perdus pour les estomacs terrestres. Au bout d'une ou deux heures, les dieux étant repus, au tour des vivants de se régaler... et de donner aux pauvres, car bien que l'on soit en pays communiste, la sécurité sociale, c'est surtout la charité.

Dans la baie d'Along, le dos à la plage

Souriez! Clic, clac! La baie d'Along est un instantané. D'abord, il y a le film de Varnier, «Indochine», les jonques, les pains de sucre et Catherine Deneuve. Ça, c'est pour la tête. Et puis, il y a la route bosselée, crevée, encombrée qu'il faut dompter d'Hanoi à Ha Long. Ça, c'est pour les reins.

Rien d'étonnant que lorsque la côte apparaît, le coin prenne l'allure d'un éden. Les touristes s'y bousculent à la belle saison et s'il y a un endroit au nord du pays où l'on trouve une infrastructure hôtelière digne de ce nom, c'est bien là. C'est là aussi que l'on découvre une échoppe en alu, avec ses systèmes antivol, ses caissières qui ont perdu le sourire au contact de l'économie capitaliste. Il suffit pourtant de tourner le dos à la plage pour retrouver le vrai Vietnam. La spontanéité touristicophile aussi: rabatteurs en pagaille vous y proposent une chambre d'hôtel, le porte-paquet de leur mobylette, leur boîte à cirage. Sermonné par le chauffeur, un hôtelier fait le ménage. Tout le monde recule, on peut partir. La baie d'Along est à la hauteur de sa réputation. Le dragon bienfaiteur qui a ouvert le ventre de la terre d'un coup de queue n'a pas fait les choses à moitié. Le bateau fait clapi-clapo sur l'eau d'argent. Les pains de sucre apparaissent au hasard des excursions et des bans de brume. C'est bigrement beau, ce coin de Terre. Tellement beau qu'on donnerait bien un pourliche à la petite guide qui nous fait visiter la grotte de la Surprise. Surprise? Six dollars la tête de pipe pour une visite éclair de 232 secondes! En plus du prix d'entrée et de la gadoue plein les godasses!

Appauvri de cette expérience, on se méfie à la grotte des

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Bouts de Bois. Chassé-croisé entre les guides à six dollars. Glissades contrôlées.

Le bateau fait mine de regagner le petit port. Il lui faudra une heure et demie pour atteindre Bâi Chay, la station balnéaire de la baie. Cet instant de bonheur aura duré cinq heures. Mais venir de si loin et louper la grotte du Tunnel et son petit lac tellement joli qu'il a conduit le «Routard»aux frontières de la poésie: Eaux du lac (qu'on appelle aussi «baignoire de fées») d'un bleu lumineux. Possibilité de faire trempette (ne pas oublier son maillot de bain). Moment vraiment agréable. Tout autour, oiseaux et quelques singes.

Quelques singes? De l'auto-dérision, sans doute...

Quelle capitale?

On a coutume d'opposer les deux plus grandes villes du Vietnam, Hanoi et Ho Chi Minh ville (sur place, tout le monde dit toujours Saigon). Hanoi serait l'austère capitale politique, Saigon la luxuriante capitale économique, bref comme si le Nord était peuplé de Scandinaves et le sud de Latins...

Saigon se trouve sur le fleuve du même nom, et non sur le Mékong, dont le fleuve Saigon n'est pas un affluent. Plate comme une cité flamande, elle s'organise autour de grands boulevards à la française où il ferait bon flâner si les trottoirs servaient de trottoirs. Hélas! le piéton est une espèce inconnue, ou presque. Le cycliste, déjà, est en voie de disparition, au profit des «Hondaum», infâmes petites motos qui donnent à la ville un air bleuté n'évoquant que peu l'air pur de la ligne mythique des Vosges... Le trottoir, troué, sert de parking, de restaurant, de lieu de jeux (les Vietnamiens adorent le jeu), de vente et de vie. Essayez de marcher cinq minutes près de la place du Rex, le nombril de Saigon: dix, vingt ou trente cyclos viendront vous démarcher - littéralement. Au bout d'un certain temps, on a compris: pour faire cent mètres, on prend sa bécane. Hanoi, paradoxalement et contrairement au nom de sa cousine du Sud, est la vraie ville d'Ho Chi Minh: mausolée, musées et statues sont partout pour le rappeler au souvenir de son peuple.

Hanoi est une ville de contrastes: on passe en quelques secondes des ruelles surpeuplées et aux odeurs inimitables aux boulevards opulents et flanqués des majestueuses bâtisses construites au temps de la colonie française, qui abritent d'innombrables ministères aux noms aussi mystérieux que leurs fonctions.

Hanoi comme Saigon connaissent aujourd'hui un bouleversement irréversible: les chantiers ont envahi les deux villes pour reconstruire un avenir sur un passé en ruine. Et si Saigon offrira d'évidence et dans quelques années le même visage que d'autres mégapoles mondiales, avec leurs tours de verres et leur quartier d'affaires, Hanoi résiste encore à cette avancée que beaucoup nomment impérialiste. Même si - symbole des symboles - il ne reste aujourd'hui de son célèbre «Hanoi Hilton» que le nom de la prison. Les fonts baptismaux d'un nouveau et imposant hôtel ont remplacé ses murs sur lesquels les soldats américains griffonnaient leurs angoisses.

Le dollar vaincra là où l'armée US a échoué.

Dien Bien Phu l'inaccessible

S'il est une région où le voyageur curieux peut encore trouver l'authenticité, c'est bien dans le nord-ouest, là où les routes qui ne méritent pas ce nom offrent un rempart au tourisme facile: l'aventure commence où Hanoi s'arrête. Seuls des 4X4 militaires russes que l'on trouve, dans un état douteux, dans les agences de voyage de Hanoi, semblent à même de traverser ces régions incroyables offrant des panoramas que l'oeil ne peut emprisonner. Points minuscules, des villages à l'architecture ancestrale protègent des dizaines d'ethnies différentes, Thaïs, Hmongs, Daos, reconnaissables à leurs vêtements et à leur infinie gentillesse.

Il faut compter trois jours pour atteindre Dien Bien Phu, mythique champ de bataille qui marqua la défaite des Français. C'est dans cette cuvette au sommet des montagnes qu'en 1954, les troupes françaises décidèrent de défier le Vietminh. Le général Navarre n'avait pas prévu,- mais qui donc aurait pu? - que ces montagnes n'étaient pas un obstacle suffisant pour les troupes d'Ho Chi Minh: pendant des semaines, et de nuit, les troupes vietnamiennes allaient transporter à dos d'hommes toute leur artillerie, pour anéantir, le 1 er mai, des Français trop sûrs d'eux.

Etrangement, il ne reste guère de traces: un musée défraîchi, quelques canons englués sur des collines aux prénoms de femme, un vieux tank au milieu des champs et quelques sacs de sable pour rappeler aux touristes la raison de leur présence. (De même à Saigon, où le musée des Crimes de guerre, très éprouvant, est principalement visité par des Américains.)

Il faut encore compter trois jours pour repartir vers l'extrême nord du pays, longer le Laos, saluer la Chine au poste frontière de Lao Cai, passer par le «marché aux fiancés» de Sapa, et redescendre vers Hanoï. Au Vietnam plus qu'ailleurs, les tragédies d'hier font les souvenirs d'aujourd'hui.

Renseignements pratiques

Visa. 2.000 F pour un mois. Compter une semaine de délai, à la section consulaire de l'ambassade, avenue de Floride, 130, 1180 Bruxelles, ouverte les lundis, mercredis et vendredis après-midi, ou par écrit.

Avion. Plusieurs compagnies desservent Hanoi et HCM ville. Aucun vol direct depuis Bruxelles. Compter environ 30.000 F.

Monnaie locale. Le dong. Un dollar vaut environ 12.000 dongs, donc 1.000 dongs valent à peu près trois francs belges. Les plus gros billets sont de 50.000 dongs. Retirer du seul distributeur de billets en service à Saigon en 1997 (à la Hong Kong Bank, hôtel New World) deux millions de dongs donne l'impression d'être riche. Prévoir des chèques de voyage, des dollars, surtout des dollars, et une carte de crédit (Visa), acceptée dans les hôtels et les restaurants haut de gamme, et au distributeur de billets...

La gastronomie. On mange bien et très bon marché (dans un restaurant local de bonne tenue, les plats les plus chers dépassent rarement 30.000 dongs; en rue, pour ce prix-là, on mange à deux).N'ayez pas trop peur des microbes et ayez la certitude que les produits sont frais. Amusant: l'influence française se marque dans l'amour immodéré des Vietnamiens pour le «pain français»!). Ils le garnissent de pâté ou de Vache qui rit. Merveilleux jus de fruit(s). Que boire? De l'eau (la marque locale s'appelle «La Vie») et de la bière (locale ou internationale).

La langue. Alexandre de Rhodes, un jésuite français, a donné à la langue un alphabet latin. Facile de s'y retrouver en ville, mais le vietnamien, composé de mots monosyllabiques, a une prononciation difficile. Un mot à retenir: «Cam on» (prononcez à peu près comme «Come on» en anglais) - merci. Cela dit, les plus âgés ayant été instruits au temps des colonies parlent bien le français. Les jeunes générations s'essaient plus volontiers à l'anglais - un «basic english» très basique, genre «Where you from?». Répondre «Bi» (pour Belgique) ne sert à rien, mieux vaut dire «Phap» (France), les Français étant très populaires.

Le climat. Chaud! surtout dans le sud. Les mois les plus chauds sont avril et mai; les plus secs, janvier et février.

Souvenirs. Les vraies antiquités ne peuvent quitter le pays. Si vous voulez refaire votre garde-robe, c'est bon marché (la soie surtout). Pensez aux inévitables laques représentant les couvertures des albums de Tintin (de 8 à 12 dollars). Tintin, ami des jaunes et anticolonialiste: tout est toujours question de point de vue!