« Réfléchissons déjà aux compétences nouvelles »

LORENT,PASCAL

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Samedi 14 janvier 2012

Wallonie Thierry Bodson (FGTB), président du Conseil économique et social wallon, lance un appel aux partenaires sociaux

ENTRETIEN

Lundi, Thierry Bodson présentera pour la première fois ses vœux en tant que président du Conseil économique et social wallon. Il tire la sonnette d’alarme : moins de deux ans séparent la Wallonie du transfert de compétences nouvelles en provenance du fédéral. Un délai plus court qu’il n’y paraît, prévient le président du CESW.

Vous affichez votre inquiétude. Que craignez-vous ?

La Wallonie dispose de dix ans pour réussir son redéploiement économique. Voire moins car on prédit une poussée communautaire flamande lors du scrutin de 2019. Et le transfert effectif des compétences venues du fédéral (marché du travail, allocations familiales, soins de santé…) n’interviendra qu’en 2014. Il faut donc travailler dans le bon ordre et se préoccuper d’abord de l’aspect politique, budgétaire, puis administratif et organisationnel. Sinon on va louper le train.

Qu’est-ce que cela signifie ?

On sait que les moyens budgétaires seront moins importants que ceux affectés actuellement à ces matières. Les questions que nous devons nous poser, sont : que fait-on encore avec les moyens dont on dispose, comment fonctionne ce que l’on gère déjà, que privilégier dans les matières qui nous sont transférées ? Par exemple, faut-il maintenir les allocations familiales pour des ménages dont les revenus mensuels dépassent 7.000 euros ? Et si nous dégageons des moyens, à quoi voulons-nous les réaffecter : aux politiques économiques ? A l’offre d’accueil de la petite enfance ? Réfléchissons à cela avant de se demander quel ministre gérera telle compétence nouvelle et où seront installés les fonctionnaires.

Des économies vous semblent possibles, malgré la réduction des moyens alloués ?

Oui. Actuellement, comme les politiques sont encore partagées entre le fédéral et les Régions, il y a des effets d’aubaine incroyables. Quelqu’un qui travaille dans le secteur des titres-services, sous Plan Activa, dans une entreprise d’insertion, a un coût salarial proche de zéro pour l’employeur. Une fois que les Régions disposeront de paquets de compétences cohérents, elles pourront régler ce genre de situations. Il y a là des moyens à dégager et les interlocuteurs sociaux doivent déjà réfléchir à la manière de les affecter.

Leur adressez-vous un appel ?

Oui. Les interlocuteurs sociaux doivent être ceux qui prennent l’initiative. Pas pour faire la leçon ou se substituer aux politiques, mais pour partager avec eux des orientations et réfléchir aux moyens à réaffecter au redéploiement wallon. Nous avons l’obligation morale de formuler des propositions, qui seront certainement suivies s’il y a consensus des partenaires sociaux. Le second paquet transféré concernera l’autonomie fiscale. Dès lors, comment va-t-on l’utiliser pour améliorer le salaire poche des travailleurs ? Ensuite, on pourra s’interroger sur les véhicules que l’on crée pour accueillir ces nouvelles matières et comment on y organise la concertation sociale.

Quel doit être le timing ?

Cette réflexion doit se mettre en place dans les prochaines semaines. Car nous disposons de moins de deux ans. C’est court. Or je n’ai pas le sentiment, aujourd’hui, qu’à l’intérieur des lieux de concertation, on prend conscience de l’importance et de l’urgence de répondre à ces questions. L’Union wallonne des entreprises travaille dans son coin. Mais elle ne nous a pas encore fait profiter de ses réflexions au sein du CESW.

Le gouvernement veut peut-être laisser les choix politiques à l’équipe installée en juin 2014.

C’est possible. Mais c’est croire qu’on a le temps. Or avec un tel timing, on perdra l’année 2014 et celles qui précèdent. Dès lors, tirons les leçons des transferts précédents. Des réflexions existent au sein du CESW. Utilisons-les pour définir les grandes orientations à venir.

L’évaluation des chômeurs reste à organiser

Représentant de la FGTB au comité de gestion du Forem, Thierry Bodson ne cache pas son inquiétude quant aux conséquences des mesures prises dans l’accord fédéral.

Sa crainte principale concerne la prolongation du stage d’attente des jeunes, passé de neuf mois à un an depuis ce 1er janvier. Ce qui va engendrer une série de conséquences. La première concerne ce public, de 25.000 à 30.000 jeunes, qui n’a pas encore été officiellement averti de ce report. Le report de la perception d’une allocation de chômage prolonge de facto le droit à des allocations familiales, ce qui signifie que l’Onafts doit également être averti du changement. « Il s’agit donc d’une économie toute relative pour le budget de l’Etat », souligne-t-il.

Et ensuite ? « Aujourd’hui, on ne connaît toujours pas les conséquences d’une évaluation négative, s’inquiète Thierry Bodson. Doit-il recommencer tout son stage d’insertion d’une année ou seulement la période qui précède l’évaluation négative ? » Et qui sera chargé de l’évaluation ? Pas le conseiller référent qui suit le jeune car il serait alors juge et partie, avec le risque également que cela entame la relation de confiance qu’il doit nouer avec le demandeur d’emploi. Les évaluateurs doivent-ils appartenir à une autre direction du Forem ou dépendre d’un autre parastatal ? Thierry Bodson privilégie la seconde piste, en insistant pour qu’on y maintienne une gestion paritaire avec les partenaires sociaux.

Le représentant de la FGTB plaide par ailleurs pour que les conseillers référents, qui devront gérer en moyenne 344 demandeurs d’emploi, soient spécialisés dans six ou sept métiers maximum, afin d’être plus efficaces. Car l’enjeu, souligne-t-il, est de faire travailler au moins 156 jours chaque chômeur, avant qu’il n’ait atteint les trois ans de chômage, dans un contexte de ralentissement économique. Sinon, dès janvier 2015, ce sera l’exclusion, qui guette potentiellement 50.000 personnes, dont les trois quarts en Wallonie et à Bruxelles. Avec ce piège pour les travailleurs à temps partiel : toute journée qui fait l’objet d’un complément de chômage (même pour une heure), est comptabilisée dans le calcul de la durée du chômage.

Dans ce contexte global, le secrétaire général de la FGTB wallonne juge « risible » le souhait d’André Antoine d’une prise en charge spécifique des chômeurs de plus de 50 ans.

« Il faut arrêter de charger la barque car la priorité pour le Forem, ce sont les jeunes qui risquent de perdre leur allocation de chômage. » D’autant que dès 2013, ajoute-t-il, le contrôle de la disponibilité sera étendu aux chômeurs de la tranche 50-55 ans.

En pratique

Chassé-croisé de jeunes en août

L’allongement du stage à un an va faire coïncider, dès août 2013, deux flux au Forem : les stagiaires qui viendront s’inscrire et ceux qui terminent leur stage par une dernière évaluation. Et cela alors qu’une partie du personnel du Forem est en vacances. Un chassé-croisé digne de l’autoroute du soleil.

Ce n’est pas tout : pour percevoir une allocation de chômage au terme de ce stage d’insertion, le jeune devra afficher trois évaluations positives. Si l’on ajoute l’inscription et le screening qui suit, chaque jeune devra donc être vu cinq fois durant l’année, avec le risque de pics de fréquentation compliqués à gérer.

En outre, l’évaluation de la disponibilité ne pourra être entamée par le Forem et Actiris qu’après la signature d’un accord de coopération entre le fédéral et les Régions. On s’attend donc à du retard au démarrage.