WILLY VANDERSTEEN ETAIT LE BREUGHEL DE LA BD BELGE

ROUYET,ROBERT

Page 8

Mercredi 29 août 1990

WILLY VANDERSTEEN ÉTAIT

LE BREUGHEL DE LA BD BELGE

Hergé l'appelait le Breughel de la BD belge. Vandersteen, avant de finir en usine à planches à repasser dans les journaux du nord de ce pays dit land, avait créé Suske et Wiske, alias Bob et Bobette, nos petits cousin et cousine à tous.

Le dessinateur belge Willy Vandersteen, créateur de «Bob et Bobette» (plus de 220 albums traduits en 20 langues, y compris l'indonésien, le japonais et l'arabe!), est décédé d'un cancer, mardi matin, à l'âge de 77 ans, à Edegem. Le dernier numéro de la série des «Bob et Bobette», intitulé «L'As du ballon», paraîtra dans quelques jours.

Willebrord Vandersteen voulait devenir sculpteur comme son père François, dit «le Sus». Pour ce faire, il avait suivi les cours du soir de l'académie des Beaux-Arts d'Anvers, cette métropole qui avait eu la chance de le voir naître le 15 février 1913. Il ne sera jamais sculpteur, mais aura au moins la satisfaction de voir ses personnages Bob et Bobette statufiés dans le zoo d'Anvers. C'est une consolation! À défaut de postures, Willy fera des petits Mickey, c'est gai aussi.

En mars 1945, commence dans le quotidien «De Nieuwe Standaard» (le futur «Standaard») la publication des aventures de Rikki et de sa petite soeur Wiske. Vandersteen n'imagine pas une seconde à cette époque qu'il est en train de poser la première pierre d'un édifice gigantesque, qui va devenir l'un des fleurons de la BD belge. Pendant la guerre, il avait déjà tâté de la bande dessinée, créant plusieurs personnages aussi éphémères les uns que les autres, de Tor, l'homme des cavernes, à Piwo, le cheval de bois, en passant par Barabitje, le rejeton de Barabas, et Bert, de lustige trekker.

Ce «Rikki et Wiske» est, pour parler poliment, d'une très faible facture en regard de ce qui se fait alors en matière de BD dans la partie francophone du pays, où règne Hergé. Pourtant, avec une rapidité hallucinante, Vandersteen va acquérir tant dans le dessin que dans l'écriture une aisance et une qualité qui aboutiront en 1948 au fabuleux «Fantôme espagnol», sans doute son chef-d'oeuvre. Mais n'anticipons pas.

LAMBIQUE,

LE PLOMBIER-DÉTECTIVE

Dès la deuxième aventure, «L' Ile d'Amphoria», Rikki a disparu, tombé dans Dieu sait quelle trappe, et l'on voit apparaître un nouveau personnage, Bob-Suske (le petit François), orphelin, descendant du capitaine Antigone, vivant sur une île perdue, que Bobette et Tante Sidonie ramèneront à la civilisation qui fleurit sur notre bonne terre de Belgique. Bob sera désormais le compagnon inséparable de Bobette et prendra dans son coeur la place du frère disparu, une place importante certes, mais qui ne sera jamais comparable à celle qu'occupe Fanfreluche, la poupée chérie de Bobette. Dans ce deuxième épisode, apparaît aussi un personnage essentiel de la «famille», le professeur Barabas, génial chercheur, auteur dès cette époque d'un «télétransformatic» qui lui permet d'observer le passé mais sans pouvoir encore y intervenir. Il faudra attendre «Le Teuf Teuf Club» pour que le savant trouve le moyen de transformer sa télévision en machine à remonter le temps. La troisième aventure, «Le Rayon magique», est elle aussi décisive, puisque entre en scène celui qui sera le personnage central de la série, le héros véritable, Lambique, plombier-détective de son état.

Dès lors, la «famille» est pratiquement au complet (manque encore Petit Jérôme, qui émergera du passé quelques années plus tard). Une famille au sens large du terme, puisque seules Bobette et Tante Sidonie sont unies par des liens de parenté. Qu'à cela ne tienne, Lambique sera désormais Oncle Lambique, et Tante Sidonie, au fil des épisodes, déploiera des prodiges de valeur pour tenter de se faire épouser par le susdit. En vain d'ailleurs, car Lambique a beau être naïf et farfelu, il n'est pas prêt de se laisser mettre le grappin dessus par un aussi peu séduisant représentant du sexe féminin dont la silhouette évoque une longue ligne droite. Tante Sidonie, il ne faut pas l'oublier, est la seule femme capable de se dissimuler entièrement derrière un jeune bouleau.

La publication des «Suske en Wiske» - «Bob et Bobette» - a acquis sa vitesse de croisière dans le «Standaard» quand Vandersteen, sans abandonner sa création en flamand, rejoint l'équipe de «Tintin». Son entrée dans le journal ne se fait pas sans une certaine réticence de la part du directeur artistique Hergé, qui juge son oeuvre trop «populaire». Il ne la croit pas adaptée au public francophone bourgeois de «son» «Tintin». Aussi, est-ce modifiés en profondeur que les personnages de Vandersteen entament leur nouvelle carrière dans le numéro 38, daté du 16 septembre 1948.

Pour commencer, Tante Sidonie n'a pas été admise dans le beau journal d'Hergé. Lambique, le fantasque infantile du «Standaard», va donc devoir assumer des responsabilités qui incombaient jusqu'alors à Tantine: il a quand même deux enfants à charge, même si ce ne sont pas les siens. Bobette, l'insupportable gamine mal embouchée, devient une délicieuse enfant, charmante, intelligente, très mûre pour son âge, et Bob, son pendant masculin avec en plus une pointe d'audace et de témérité qui sied bien à un garçon (dans l'esprit de l'époque, s'entend). Quant à cette tignasse impossible, ce petit chignon affreux qu'elle trimballe au-dessus de son crâne d'oeuf, on va le remplacer par de beaux cheveux blonds et bouclés.

LES PERLES

DU TRÉSOR

Et voilà! la transformation est terminée! En quelques pages du «Fantôme espagnol», un nouveau trio est né. Il porte les mêmes noms que les héros flamands mais n'a plus guère de points communs avec ceux-ci. Ce sont d'autres personnages, fondamentalement, qui se lancent dans de nouvelles aventures. On pouvait craindre le pire. Transformés de la sorte, manipulés, policés, que resterait-il des héros de Vandersteen sinon une copie bon chic bon genre sur fond de guimauve. Or, c'est une réussite complète. Travaillés suivant une autre perspective, les personnages restent tout à fait crédibles ou plus exactement acquièrent une autre crédibilité. Que Vandersteen ait pu de la sorte modifier ses propres personnages sans les détruire relève du génie pur et simple, avouons-le.

«Le Fantôme espagnol» est un album mythique. Publié en bichromie, il a un charme qui n'a plus jamais été égalé. Dans un récit à haut degré de fantaisie, Vandersteen dépeint un climat très vrai, intègre ses personnages à un environnement architectural soigné, le Bruxelles de l'époque du duc d'Albe, et construit son récit en puisant son argument dans un passé historique amélioré par la légende et les récits de Charles de Coster. Tous les protagonistes, pour être humoristiques, n'en sont pas moins très bien «situés»: Meyers le librairie, Van De Molenburg le bourgmestre de Kriekebeek et jusqu'à Breughel lui-même dans son atelier de la rue Haute. La porte de Hal, la Grand-Place, la porte de Schaerbeek, le château de Gaesbeek sont replacés dans leur situation d'époque, intégrés au décor sans faire un instant songer à des cartes postales. Vandersteen, littéralement, anime le passé, lui rend vie. Toujours, il se ménagera des échappées vers le passé et y insérera ses meilleures histoires, prévoyant nombre de possibilités de retour en arrière, soit que ce soit le fruit d'un bienheureux hasard, soit qu'interviennent ces deux clefs du passage temporel que sont, dans «Tintin» le clochard hypnotiseur, dans le «Standaard» la machine de Barabas.

GOUAILLE, FANTAISIE,

IMPERTINENCE

Parallèlement à ces grands récits, Vandersteen raconte dans le journal les mésaventures en une planche de M. Lambique. En 1953, il crée Riri, petit prince d'opérette régnant si l'on peut dire sur un pays imaginaire avec l'aide de Monsieur le Grand Maréchal qui est en outre chargé de parfaire son éducation. Et à partir de 1951, il se lance dans une grande histoire réaliste, «La Révolte des Gueux», où il adapte très librement les personnages de Thyl Ulenspiegel, Nelle et Lamme Goedsak (l'âme, le coeur et l'estomac de la Flandre). Mais il avouera lui-même qu'il n'est pas un très bon dessinateur réaliste, raison pour laquelle, après avoir lancé des séries réalistes comme Bessy, Safari ou Rode Ridder, il s'empressera de les abandonner à ses collaborateurs.

Mais le succès de Bob et Bobette version «Tintin» ne doit pas ternir celui de la série plus spécifiquement flamande, qui d'ailleurs envahira rapidement le marché francophone sous la forme de petits albums brochés de couleur rouge à l'enseigne des éditions Érasme. Les vingt premiers tomes sont à déguster sans complexe tant ils recèlent une gouaille, une fantaisie, une nervosité, une impertinence alléchantes. De «Lambique chercheur d'or» au «Mont rugissant», en passant par «Lambiorix, roi des Éburons», «Le Dompteur de taureaux», «Le Teuf Teuf Club», «Le Trésor de Fiscary», «Les Pêcheurs d'étoiles», etc. Ou encore ces «Mousquetaires endiablés» où l'on voit apparaître Petit Jérôme, monstre à peine humain à la force herculéenne et arme secrète du sinistre duc Le Handru (l'homme des bois se transformera hélas! quelques années plus tard, en surhomme distingué et bêcheur).

En 1959, Vandersteen quitte «Tintin», non sans un certain regret. Son éditeur anversois souhaite qu'il se consacre entièrement à ses bandes quotidiennes. Comme il me faisait des propositions très intéressantes, j'ai choisi cette solution.

LA MACHINE

SUR SES RAILS

Pourtant, depuis quelques années, à la demande du même éditeur, il a créé un studio. Le succès de «Bob et Bobette» est fracassant et leur auteur souhaite diversifier sa production, créer d'autres personnages, explorer de nouveaux genres. Les collaborateurs se multiplient. Vandersteen lance les séries, cherche les canevas, donne les directives puis confie la suite du travail au studio. Le créateur se transforme insensiblement en producteur. Certaines séries, comme «Bessy», très demandée sur le marché allemand, ou «Rode Ridder» sont entièrement confiées à des collaborateurs.

Même la saga vedette de Bob et Bobette s'affaiblit. Paul Geerts y consacre tout son temps, mais il n'aura jamais le talent du maître. Le rythme de parution devient proprement hallucinant, les albums se suivent à la chaîne pour atteindre le chiffre effarant de quelque deux cents titres. Comment, dans de telles conditions, ne pas ressasser sempiternellement les mêmes thèmes, en modifiant décors et situations?

Pourtant, malgré cette baisse sensible de qualité, le succès de Bob et Bobette ne s'est jamais démenti. La machine est sur les rails, elle roule toute seule. Les tirages atteignent le demi-million d'exemplaires. La Flandre et les Pays-Bas en absorbent une bonne part, mais le public francophone suit, même si les bédéphiles pleurent à chaudes larmes en rêvant à «leurs» Bob et Bobette. Vandersteen, contre vents et marées, reste l'auteur populaire par excellence.

UN STUDIO-ATELIER,

COMME RUBENS

Vandersteen a opté pour une voie diamétralement opposée à celle d'Hergé, sacrifiant sans complexe la qualité à la rentabilité, prenant de plus en plus de recul par rapport à son studio et ne consacrant son effort créatif dans les dernières années qu'à la série qui lui tenait le plus à coeur, «Robert et Bertrand». Il n'envisageait nullement, lui, que ses personnages disparaissent à sa mort. Il est vrai que depuis longtemps ils lui appartenaient encore si peu. Mes collaborateurs, disait-il, sont bien rodés; il est de leur intérêt de poursuivre des séries qui marchent bien. Et quand on lui reprochait d'avoir sacrifié la qualité à la quantité, Vandersteen répondait avec candeur et ce sacré bon sens qu'il prisait tant: À cause du succès remporté par mes créations, j'ai été amené à les multiplier et à créer un studio. Au départ, j'ai eu la satisfaction personnelle de constater que mes histoires plaisaient au public. Mais aujourd'hui, elles font vivre plusieurs dizaines de personnes. Est-ce que j'ai le droit de faire marche arrière, de limiter ma production, voire de tout arrêter et de vivre de mes rentes? Si je prenais une telle décision, tous ces gens-là se retrouveraient sans emploi...

Peut-être est-ce parce qu'il avait cette conception du travail artistique qu'il publia en 1977 une histoire de Bob et Bobette qui, brusquement, tranchait par sa qualité sur la production d'alors. Elle s'intitulait «Le Rapin de Rubens». Publiée à l'occasion de l'«Année Rubens», elle se déroulait chez le maître, parmi ses disciples...

ROBERT ROUYET